الفصل الفصل 8 · Chapter VIII
. Chapter VIII
C'était rue Véron, à Montmartre, dans un petit logement, au
quatrième étage. Nana et Fontan avaient invité quelques amis
pour tirer le gâteau des Rois. Ils pendaient la crémaillère,
installés seulement depuis trois jours.
Ça s'était fait brusquement, sans idée arrêtée de se mettre
ensemble, dans le premier feu de leur lune de miel. Le lendemain
de sa belle algarade, quand elle eut flanqué si carrément à la
porte le comte et le banquier, Nana sentit tout crouler autour
d'elle. D'un regard, elle jugea la situation: les créanciers
allaient tomber dans son antichambre, se mêler de ses affaires de
coeur, parler de tout vendre, si elle n'était pas raisonnable; ce
seraient des querelles, des cassements de tête à n'en plus finir,
pour leur disputer ses quatre meubles. Et elle préféra tout
lâcher. D'ailleurs, l'appartement du boulevard Haussmann
l'assommait. Il était bête, avec ses grandes pièces dorées.
Dans son coup de tendresse pour Fontan, elle rêvait une jolie
petite chambre claire, retournant à son ancien idéal de
fleuriste, lorsqu'elle ne voyait pas au-delà d'une armoire à
glace en palissandre et d'un lit tendu de reps bleu. En deux
jours, elle vendit ce qu'elle put sortir, des bibelots, des
bijoux, et elle disparut avec une dizaine de mille francs, sans
dire un mot à la concierge; un plongeon, une fugue, pas une
trace. Comme ça, les hommes ne viendraient pas se pendre après
ses jupes. Fontan fut très gentil. Il ne dit pas non, il la
laissa faire. Même il agit tout à fait en bon camarade. De son
côté, il avait près de sept mille francs, qu'il consentit à
joindre aux dix mille de la jeune femme, bien qu'on l'accusât
d'avarice. Ça leur parut un fonds de ménage solide. Et ils
partirent de là, tirant l'un et l'autre de leurs magots mis en
commun, louant et meublant les deux pièces de la rue Véron,
partageant tout en vieux amis. Au début, ce fut vraiment
délicieux.
Le soir des Rois, madame Lerat arriva la première avec Louiset.
Comme Fontan n'était pas rentré, elle se permit d'exprimer des
craintes, car elle tremblait de voir sa nièce renoncer à la
fortune.
-- Oh! ma tante, je l'aime si fort! cria Nana, en serrant d'un
geste joli ses deux mains sur sa poitrine.
Ce mot produisit un effet extraordinaire sur madame Lerat. Ses
yeux se mouillèrent.
-- Ça, c'est vrai, dit-elle d'un air de conviction, l'amour avant
tout.
Et elle se récria sur la gentillesse des pièces. Nana lui fit
visiter la chambre, la salle à manger, jusqu'à la cuisine. Dame!
ce n'était pas immense, mais on avait refait les peintures,
changé les papiers; et le soleil entrait là gaiement.
Alors, madame Lerat retint la jeune femme dans la chambre, tandis
que Louiset s'installait à la cuisine, derrière la femme de
ménage, pour voir rôtir un poulet. Si elle se permettait des
réflexions, c'était que Zoé sortait de chez elle. Zoé,
bravement, restait sur la brèche, par dévouement pour madame.
Plus tard, madame la paierait; elle n'était pas inquiète. Et,
dans la débâcle de l'appartement du boulevard Haussmann, elle
tenait tête aux créanciers, elle opérait une retraite digne,
sauvant des épaves, répondant que madame voyageait, sans jamais
donner une adresse. Même, de peur d'être suivie, elle se privait
du plaisir de rendre visite à madame. Cependant, le matin, elle
avait couru chez madame Lerat, parce qu'il se passait du nouveau.
La veille, des créanciers s'étaient présentés, le tapissier, le
charbonnier, la lingère, offrant du temps, proposant même
d'avancer une très forte somme à madame, si madame voulait
revenir dans son appartement et se conduire en personne
intelligente. La tante répéta les paroles de Zoé. Il y avait
sans doute un monsieur là-dessous.
-- Jamais! déclara Nana, révoltée. Eh bien! ils sont propres,
les fournisseurs! Est-ce qu'ils croient que je suis à vendre,
pour acquitter leurs mémoires!... Vois-tu, j'aimerais mieux
mourir de faim que de tromper Fontan.
-- C'est ce que j'ai répondu, dit madame Lerat; ma nièce a trop de
coeur.
Nana, cependant, fut très vexée d'apprendre qu'on vendait la
Mignotte et que Labordette l'achetait à un prix ridicule, pour
Caroline Héquet. Ça la mit en colère contre cette clique, de
vraies roulures, malgré leur pose. Ah! oui, par exemple, elle
valait mieux qu'elles toutes!
-- Elles peuvent blaguer, conclut-elle, l'argent ne leur donnera
jamais le vrai bonheur... Et puis, vois-tu, ma tante, je ne sais
même plus si tout ce monde-là existe. Je suis trop heureuse.
Justement, madame Maloir entrait, avec un de ces chapeaux
étranges, dont elle seule trouvait la forme. Ce fut une joie de
se revoir. Madame Maloir expliqua que les grandeurs
l'intimidaient; maintenant, de temps à autre, elle reviendrait
faire son bézigue. On visita une seconde fois le logement; et,
dans la cuisine, devant la femme de ménage qui arrosait le
poulet, Nana parla d'économies, dit qu'une bonne aurait coûté
trop cher et qu'elle-même voulait s'occuper de son chez-elle.
Louiset regardait béatement la rôtissoire.
Mais il y eut un éclat de voix. C'était Fontan, avec Bosc et
Prullière. On pouvait se mettre à table. Le potage était déjà
servi, lorsque Nana, pour la troisième fois, montra le logement.
-- Ah! mes enfants, que vous êtes bien ici! répétait Bosc,
histoire simplement de faire plaisir aux camarades qui payaient à
dîner, car au fond la question de «la niche», comme il disait, ne
le touchait pas.
Dans la chambre à coucher, il força encore la note aimable.
D'ordinaire, il traitait les femmes de chameaux, et l'idée qu'un
homme pouvait s'embarrasser d'une de ces sales bêtes soulevait,
chez lui, la seule indignation dont il était capable, dans le
dédain d'ivrogne dont il enveloppait le monde.
-- Ah! les gaillards, reprit-il en clignant les yeux, ils ont
fait ça en sournois... Eh bien! vrai, vous avez eu raison. Ce
sera charmant, et nous viendrons vous voir, nom de Dieu!
Mais comme Louiset arrivait, à califourchon sur un manche à
balai, Prullière dit avec un rire méchant:
-- Tiens! c'est déjà à vous, ce bébé?
Cela parut très drôle. Madame Lerat et madame Maloir se
tordirent. Nana, loin de se fâcher, eut un rire attendri, en
disant que non, malheureusement; elle aurait bien voulu, pour le
petit et pour elle; mais il en viendrait peut-être un tout de
même. Fontan, qui faisait le bonhomme, prit Louiset dans ses
bras, jouant, zézayant.
-- Ça n'empêche pas, on aime son petit père... Appelle-moi papa,
crapule!
-- Papa... papa..., bégayait l'enfant.
Tout le monde le couvrit de caresses. Bosc, embêté, parlait de
se mettre à table; il n'y avait que ça de sérieux. Nana demanda
la permission d'asseoir Louiset près d'elle. Le dîner fut très
gai. Bosc, pourtant, souffrit du voisinage de l'enfant, contre
lequel il devait défendre son assiette. Madame Lerat le gêna
aussi. Elle s'attendrissait, lui communiquait tout bas des
choses mystérieuses, des histoires de messieurs très bien qui la
poursuivaient encore; et, à deux reprises, il dut écarter son
genou, car elle l'envahissait, avec des yeux noyés. Prullière se
conduisit comme un malhonnête à l'égard de madame Maloir, qu'il
ne servit pas une fois. Il était occupé uniquement de Nana,
l'air vexé de la voir avec Fontan. D'ailleurs, les tourtereaux
finissaient par être ennuyeux, tant ils s'embrassaient. Contre
toutes les règles, ils avaient voulu se placer l'un près de
l'autre.
-- Que diable! mangez, vous avez bien le temps! répétait Bosc,
la bouche pleine. Attendez que nous ne soyons plus là.
Mais Nana ne pouvait se tenir. Elle était dans un ravissement
d'amour, toute rose comme une vierge, avec des rires et des
regards trempés de tendresse. Les yeux fixés sur Fontan, elle
l'accablait de petits noms: mon chien, mon loup, mon chat; et,
lorsqu'il lui passait de l'eau ou du sel, elle se penchait, le
baisait au hasard des lèvres, sur les yeux, sur le nez, sur une
oreille; puis, si on la grondait, c'était avec des tactiques
savantes, des humilités et des souplesses de chatte battue,
qu'elle revenait, en lui prenant sournoisement la main pour la
garder et la baiser encore. Il fallait qu'elle touchât quelque
chose de lui. Fontan faisait le gros dos et se laissait adorer,
plein de condescendance. Son grand nez remuait d'une joie toute
sensuelle. Son museau de bouc, sa laideur de monstre cocasse
s'étalait dans l'adoration dévote de cette fille superbe, si
blanche et si grasse. Par moments, il rendait un baiser, en
homme qui a tout le plaisir, mais qui veut se montrer gentil.
-- A la fin, vous êtes agaçants! cria Prullière. Va-t'en de là,
toi!
Et il renvoya Fontan, il changea le couvert pour prendre sa
place, à côté de Nana. Ce furent des exclamations, des
applaudissements, des mots très raides. Fontan mimait le
désespoir, avec ses airs drôles de Vulcain pleurant Vénus. Tout
de suite, Prullière se montra galant; mais Nana, dont il
cherchait le pied sous la table, lui allongea un coup, pour le
faire tenir tranquille. Non, certes, elle ne coucherait pas avec
lui. L'autre mois, elle avait eu un commencement de béguin, à
cause de sa jolie tête. Maintenant, elle le détestait. S'il la
pinçait encore, en feignant de ramasser sa serviette, elle lui
jetterait son verre par la figure.
Cependant, la soirée se passa bien. On en était venu
naturellement à causer des Variétés. Cette canaille de Bordenave
ne crèverait donc pas? Ses sales maladies reparaissaient et le
faisaient tellement souffrir, qu'il n'était plus bon à prendre
avec des pincettes. La veille, pendant la répétition, il avait
gueulé tout le temps contre Simonne. En voilà un que les
artistes ne pleureraient guère! Nana dit que, s'il la demandait
pour un rôle, elle l'enverrait joliment promener; d'ailleurs,
elle parlait de ne plus jouer, le théâtre ne valait pas son
chez-soi. Fontan, qui n'était pas de la nouvelle pièce ni de
celle qu'on répétait, exagérait aussi le bonheur d'avoir sa
liberté entière, de passer les soirées avec sa petite chatte, les
pieds devant le feu. Et les autres s'exclamaient, les traitant
de veinards, affectant d'envier leur bonheur.
On avait tiré le gâteau des Rois. La fève était tombée à madame
Lerat, qui la mit dans le verre de Bosc. Alors, ce furent des
cris: «Le roi boit! le roi boit!» Nana profita de cet éclat de
gaieté pour aller reprendre Fontan par le cou, en le baisant, en
lui disant des choses dans l'oreille. Mais Prullière, avec son
rire vexé de joli garçon, criait que ce n'était pas de jeu.
Louiset dormait sur deux chaises. Enfin, la société ne se sépara
que vers une heure. On se criait au revoir, à travers
l'escalier.
Et, pendant trois semaines, la vie des deux amoureux fut
réellement gentille. Nana croyait retourner à ses débuts, quand
sa première robe de soie lui avait causé un si gros plaisir.
Elle sortait peu, jouant à la solitude et à la simplicité. Un
matin, de bonne heure, comme elle descendait acheter elle-même du
poisson au marché La Rochefoucauld, elle resta toute saisie de se
rencontrer nez à nez avec Francis, son ancien coiffeur. Il avait
sa correction habituelle, linge fin, redingote irréprochable; et
elle se trouva honteuse d'être vue par lui dans la rue, en
peignoir, ébouriffée, traînant des savates. Mais il eut le tact
d'exagérer encore sa politesse. Il ne se permit aucune question,
il affectait de croire que madame était en voyage. Ah! madame
avait fait bien des malheureux, en se décidant à voyager!
C'était une perte pour tout le monde. La jeune femme, cependant,
finit par l'interroger, prise d'une curiosité qui lui faisait
oublier son premier embarras. Comme la foule les bousculait,
elle le poussa sous une porte, où elle se tint debout devant lui,
son petit panier à la main. Que disait-on de sa fugue? Mon
Dieu! les dames où il allait, disaient ceci, disaient cela; en
somme, un bruit énorme, un vrai succès. Et Steiner? Monsieur
Steiner était bien bas; ça finirait par du vilain, s'il ne
trouvait pas quelque nouvelle opération. Et Daguenet? Oh!
celui-là allait parfaitement; monsieur Daguenet arrangeait sa
vie. Nana, que ses souvenirs excitaient, ouvrait la bouche pour
le questionner encore; mais elle éprouva une gêne à prononcer le
nom de Muffat. Alors, Francis, souriant, parla le premier.
Quant à monsieur le comte, c'était une pitié, tant il avait
souffert, après le départ de madame; il semblait une âme en
peine, on le voyait partout où madame aurait pu être. Enfin,
monsieur Mignon, l'ayant rencontré, l'avait emmené chez lui.
Cette nouvelle fit beaucoup rire Nana, mais d'un rire contraint.
-- Ah! il est avec Rose maintenant, dit-elle. Eh bien! vous
savez, Francis, je m'en fiche!... Voyez-vous, ce cafard! Ça
vous a pris des habitudes, ça ne peut pas jeûner seulement huit
jours! Et lui qui me jurait de ne plus avoir de femme après moi!
Au fond, elle enrageait.
-- C'est mon reste, reprit-elle, un joli coco que Rose s'est payé
là! Oh! je comprends, elle a voulu se venger de ce que je lui
ai pris cette brute de Steiner... Comme c'est malin d'attirer
chez soi un homme que j'ai flanqué dehors!
-- Monsieur Mignon ne raconte pas les choses de la sorte, dit le
coiffeur. D'après lui, c'est monsieur le comte qui vous aurait
chassée... Oui, et d'une façon dégoûtante encore, avec son pied
au derrière.
Du coup, Nana devint toute pâle.
-- Hein? quoi? cria-t-elle, son pied au derrière?... Elle est
trop forte, celle-là! Mais, mon petit, c'est moi qui l'ai jeté
en bas de l'escalier, ce cocu! car il est cocu, tu dois savoir
ça; sa comtesse le fait cocu avec tout le monde, même avec cette
fripouille de Fauchery... Et ce Mignon qui bat les trottoirs
pour sa guenon de femme, dont personne ne veut, tant elle est
maigre!... Quel sale monde! quel sale monde!
Elle étranglait. Elle reprit haleine.
-- Ah! ils disent ça... Eh bien! mon petit Francis, je vais
aller les trouver, moi... Veux-tu que nous y allions tout de
suite ensemble?... Oui, j'irai, et nous verrons s'ils auront le
toupet de parler encore de coups de pied au derrière... Des
coups! mais je n'en ai jamais toléré de personne. Et jamais on
ne me battra, vois-tu, parce que je mangerais l'homme qui me
toucherait.
Pourtant, elle s'apaisa. Après tout, ils pouvaient bien dire ce
qu'ils voulaient, elle ne les considérait pas plus que la boue de
ses souliers. Ça l'aurait salie, de s'occuper de ces gens-là.
Elle avait sa conscience pour elle. Et Francis, devenu familier,
la voyant se livrer ainsi dans son peignoir de ménagère, se
permit, en la quittant, de lui donner des conseils. Elle avait
tort de tout sacrifier à une toquade; les toquades gâtaient
l'existence. Elle l'écoutait, la tête basse, pendant qu'il
parlait d'un air peiné, en connaisseur qui souffrait de voir une
si belle fille se gâcher de la sorte.
-- Ça, c'est mon affaire, finit-elle par dire. Merci tout de
même, mon cher.
Elle lui serra la main, qu'il avait toujours un peu grasse,
malgré sa tenue parfaite; puis, elle descendit acheter son
poisson. Dans la journée, cette histoire de coup de pied au
derrière l'occupa. Elle en parla même à Fontan, elle se posa de
nouveau comme une femme forte qui ne supporterait pas une
chiquenaude. Fontan, en esprit supérieur, déclara que tous les
hommes comme il faut étaient des mufes et qu'on devait les
mépriser. Nana, dès lors, fut pleine d'un réel dédain.
Justement, ce soir-là, ils allèrent aux Bouffes voir débuter,
dans un rôle de dix lignes, une petite femme que Fontan
connaissait. Il était près d'une heure, quand ils regagnèrent à
pied les hauteurs de Montmartre. Rue de la Chaussée-d'Antin, ils
avaient acheté un gâteau, un moka; et ils le mangèrent dans le
lit, parce qu'il ne faisait pas chaud et que ça ne valait pas la
peine d'allumer du feu. Assis sur leur séant, côte à côte, la
couverture au ventre, les oreillers tassés derrière le dos, ils
soupaient, en causant de la petite femme. Nana la trouvait laide
et sans chic. Fontan, couché sur le devant, passait les parts de
gâteau, posées au bord de la table de nuit, entre la bougie et
les allumettes. Mais ils finirent par se quereller.
-- Oh! si on peut dire! criait Nana. Elle a des yeux comme des
trous de vrille et des cheveux couleur filasse.
-- Tais-toi donc! répétait Fontan. Une chevelure superbe, des
regards pleins de feu... Est-ce drôle que vous vous mangiez
toujours entre femmes!
Il avait l'air vexé.
-- Allons, en voilà de trop! dit-il enfin d'une voix brutale. Tu
sais, je n'aime pas qu'on m'embête... Dormons, ou ça va mal
tourner.
Et il souffla la bougie. Nana, furieuse, continuait: elle ne
voulait pas qu'on lui parlât sur ce ton, elle avait l'habitude
d'être respectée. Comme il ne répondait plus, elle dut se taire.
Mais elle ne pouvait s'endormir, elle se tournait, se retournait.
-- Nom de Dieu! as-tu fini de remuer? cria-t-il tout d'un coup,
avec un brusque saut.
-- Ce n'est pas ma faute s'il y a des miettes, dit-elle sèchement.
En effet, il y avait des miettes. Elle en sentait jusque sous
ses cuisses, elle était dévorée partout. Une seule miette la
brûlait, la faisait se gratter au sang. D'ailleurs, lorsqu'on
mange un gâteau, est-ce qu'on ne secoue pas toujours la
couverture? Fontan, dans une rage froide, avait rallumé la
bougie. Tous deux se levèrent; et pieds nus, en chemise,
découvrant le lit, ils balayèrent les miettes sur le drap, avec
les mains. Lui, qui grelottait, se recoucha, en l'envoyant au
diable, parce qu'elle lui recommandait de bien s'essuyer les
pieds. Enfin, elle reprit sa place; mais, à peine allongée, elle
dansa. Il y en avait encore.
-- Parbleu! c'était sûr, répétait-elle. Tu les as remontées avec
tes pieds... Je ne peux pas, moi! je te dis que je ne peux pas!
Et elle faisait mine de l'enjamber, pour sauter par terre.
Alors, poussé à bout, voulant dormir, Fontan lui allongea une
gifle, à toute volée. La gifle fut si forte, que, du coup, Nana
se retrouva couchée, la tête sur l'oreiller. Elle resta
étourdie.
-- Oh! dit-elle simplement, avec un gros soupir d'enfant.
Un instant, il la menaça d'une autre claque, en lui demandant si
elle bougerait encore. Puis, ayant soufflé la lumière, il
s'installa carrément sur le dos, il ronfla tout de suite. Elle,
le nez dans l'oreiller, pleurait à petits sanglots. C'était
lâche d'abuser de sa force. Mais elle avait eu une vraie peur,
tant le masque drôle de Fontan était devenu terrible. Et sa
colère s'en allait, comme si la gifle l'avait calmée. Elle le
respectait, elle se collait contre le mur de la ruelle, pour lui
laisser toute la place. Même elle finit par s'endormir, la joue
chaude, les yeux pleins de larmes, dans un accablement délicieux,
dans une soumission si lasse, qu'elle ne sentait plus les
miettes. Le matin, quand elle se réveilla, elle tenait Fontan
entre ses bras nus, serré contre sa gorge, bien fort. N'est-ce
pas? il ne recommencerait jamais, jamais plus? Elle l'aimait
trop; de lui, c'était encore bon, d'être giflée.
Alors, ce fut une vie nouvelle. Pour un oui, pour un non, Fontan
lui lâchait des claques. Elle, accoutumée, empochait ça.
Parfois, elle criait, le menaçait; mais il l'acculait contre le
mur en parlant de l'étrangler, ce qui la rendait souple. Le plus
souvent, tombée sur une chaise, elle sanglotait cinq minutes.
Puis, elle oubliait, très gaie, avec des chants et des rires, des
courses qui emplissaient le logement du vol de ses jupes. Le pis
était que, maintenant, Fontan disparaissait toute la journée et
ne rentrait jamais avant minuit; il allait dans des cafés, où il
retrouvait des camarades. Nana tolérait tout, tremblante,
caressante, avec la seule peur de ne plus le voir revenir, si
elle lui adressait un reproche. Mais certains jours, quand elle
n'avait ni madame Maloir, ni sa tante avec Louiset, elle
s'ennuyait mortellement. Aussi, un dimanche, comme elle était au
marché La Rochefoucauld en train de marchander des pigeons,
fut-elle enchantée de rencontrer Satin, qui achetait une botte de
radis. Depuis la soirée où le prince avait bu le champagne de
Fontan, elles s'étaient perdues de vue toutes deux.
-- Comment! c'est toi, tu es du quartier? dit Satin, stupéfaite
de la voir en pantoufles dans la rue, à cette heure. Ah! ma
pauvre fille, il y a donc de la panne!
Nana la fit taire d'un froncement de sourcil, parce que d'autres
femmes étaient là, en robe de chambre, sans linge, les cheveux
tombés et blancs de peluches. Le matin, toutes les filles du
quartier, à peine l'homme de la veille mis à la porte, venaient
faire leurs provisions, les yeux gros de sommeil, traînant des
savates dans la mauvaise humeur et la fatigue d'une nuit
d'embêtements. De chaque rue du carrefour, il en descendait vers
le marché, de très pâles, jeunes encore, charmantes d'abandon,
d'affreuses, vieilles et ballonnées, lâchant leur peau, se
fichant d'être vues ainsi, en dehors des heures de travail;
pendant que, sur les trottoirs, les passants se retournaient,
sans qu'une seule daignât sourire, toutes affairées, avec des
airs dédaigneux de ménagères pour qui les hommes n'existaient
plus. Justement, comme Satin payait sa botte de radis, un jeune
homme, quelque employé attardé, lui jeta un: «Bonjour, chérie»,
au passage. Du coup, elle se redressa, elle eut une dignité de
reine offensée, en disant:
-- Qu'est-ce qui lui prend, à ce cochon-là?
Puis, elle crut le reconnaître. Trois jours auparavant, vers
minuit, remontant seule du boulevard, elle lui avait parlé près
d'une demi-heure, au coin de la rue La Bruyère, pour le décider.
Mais cela ne fit que la révolter davantage.
-- Sont-ils assez mufes de vous crier des choses en plein jour,
reprit-elle. Quand on va à ses affaires, n'est-ce pas? c'est
pour qu'on vous respecte.
Nana avait fini par acheter ses pigeons, bien qu'elle doutât de
leur fraîcheur. Alors, Satin voulut lui montrer sa porte; elle
demeurait à côté, rue La Rochefoucauld. Et, dès qu'elles furent
seules, Nana conta sa passion pour Fontan. Arrivée devant chez
elle, la petite s'était plantée, ses radis sous le bras, allumée
par un dernier détail que l'autre donnait, mentant à son tour,
jurant que c'était elle qui avait flanqué le comte Muffat dehors,
à grands coups de pied dans le derrière.
-- Oh! très chic! répétait Satin, très chic, des coups de pied!
Et il n'a rien dit, n'est-ce pas? C'est si lâche! J'aurais
voulu être là pour voir sa gueule... Ma chère, tu as raison. Et
zut pour la monnaie! Moi, quand j'ai un béguin, je m'en fais
crever... Hein? viens me voir, tu me le promets. La porte à
gauche. Frappe trois coups, parce qu'il y a un tas d'emmerdeurs.
Dès lors, quand Nana s'ennuya trop, elle descendit voir Satin.
Elle était toujours certaine de la trouver, celle-ci ne sortant
jamais avant six heures. Satin occupait deux chambres, qu'un
pharmacien lui avait meublées pour la sauver de la police; mais,
en moins de treize mois, elle avait cassé les meubles, défoncé
les sièges, sali les rideaux, dans une telle rage d'ordures et de
désordre, que le logement semblait habité par une bande de
chattes en folie. Les matins où, dégoûtée elle-même, elle
s'avisait de vouloir nettoyer, il lui restait aux mains des
barreaux de chaise et des lambeaux de tenture, à force de se
battre là-dedans avec la crasse. Ces jours-là, c'était plus
sale, on ne pouvait plus entrer, parce qu'il y avait des choses
tombées en travers des portes. Aussi finissait-elle par
abandonner son ménage. A la lampe, l'armoire à glace, la pendule
et ce qui restait des rideaux, faisaient encore illusion aux
hommes. D'ailleurs, depuis six mois, son propriétaire menaçait
de l'expulser. Alors, pour qui aurait-elle entretenu ses
meubles? pour lui peut-être, plus souvent! Et quand elle se
levait de belle humeur, elle criait: «Hue donc!» en allongeant de
grands coups de pied dans les flancs de l'armoire et de la
commode, qui craquaient.
Nana, presque toujours, la trouvait couchée. Même les jours où
Satin descendait pour ses commissions, elle était si lasse en
remontant, qu'elle se rendormait, jetée au bord du lit. Dans la
journée, elle se traînait, elle sommeillait sur les chaises, ne
sortant de cette langueur que vers le soir, à l'heure du gaz. Et
Nana se sentait très bien chez elle, assise à ne rien faire, au
milieu du lit défait, des cuvettes qui traînaient par terre, des
jupons crottés de la veille, tachant de boue les fauteuils.
C'étaient des bavardages, des confidences sans fin, pendant que
Satin, en chemise, vautrée et les pieds plus hauts que la tête,
l'écoutait en fumant des cigarettes. Parfois, elles se payaient
de l'absinthe, les après-midi où elles avaient des chagrins, pour
oublier, disaient-elles; sans descendre, sans même passer un
jupon, Satin allait se pencher au-dessus de la rampe et criait la
commande à la petite de la concierge, une gamine de dix ans qui,
en apportant l'absinthe dans un verre, coulait des regards sur
les jambes nues de la dame. Toutes les conversations
aboutissaient à la saleté des hommes. Nana était assommante avec
son Fontan; elle ne pouvait placer dix paroles sans retomber dans
des rabâchages sur ce qu'il disait, sur ce qu'il faisait. Mais
Satin, bonne fille, écoutait sans ennui ces éternelles histoires
d'attentes à la fenêtre, de querelles pour un ragoût brûlé, de
raccommodements au lit, après des heures de bouderie muette. Par
un besoin de parler de ça, Nana en était arrivée à lui conter
toutes les claques qu'elle recevait; la semaine passée, il lui
avait fait enfler l'oeil; la veille encore, à propos de ses
pantoufles qu'il ne trouvait pas, il l'avait jetée d'une calotte
dans la table de nuit; et l'autre ne s'étonnait point, soufflant
la fumée de sa cigarette, s'interrompant seulement pour dire que,
elle, toujours se baissait, ce qui envoyait promener le monsieur
avec sa gifle. Toutes deux se tassaient dans ces histoires de
coups, heureuses, étourdies des mêmes faits imbéciles cent fois
répétés, cédant à la molle et chaude lassitude des roulées
indignes dont elles parlaient. C'était cette joie de remâcher
les claques de Fontan, d'expliquer Fontan jusque dans sa façon
d'ôter ses bottes, qui ramenait chaque jour Nana, d'autant plus
que Satin finissait par sympathiser: elle citait des faits plus
forts, un pâtissier qui la laissait par terre, morte, et qu'elle
aimait quand même. Puis, venaient les jours où Nana pleurait, en
déclarant que ça ne pouvait pas continuer. Satin l'accompagnait
jusqu'à sa porte, restait une heure dans la rue, pour voir s'il
ne l'assassinait pas. Et, le lendemain, les deux femmes
jouissaient toute l'après-midi de la réconciliation, préférant
pourtant, sans le dire, les jours où il y avait des raclées dans
l'air, parce que ça les passionnait davantage.
Elles devinrent inséparables. Pourtant, Satin n'allait jamais
chez Nana, Fontan ayant déclaré qu'il ne voulait pas de traînée
dans la maison. Elles sortaient ensemble, et c'est ainsi que
Satin mena un jour son amie chez une femme, justement cette
madame Robert qui préoccupait Nana et lui causait un certain
respect, depuis qu'elle avait refusé de venir à son souper.
Madame Robert demeurait rue Mosnier, une rue neuve et silencieuse
du quartier de l'Europe, sans une boutique, dont les belles
maisons, aux petits appartements étroits, sont peuplées de dames.
Il était cinq heures; le long des trottoirs déserts, dans la paix
aristocratique des hautes maisons blanches, des coupés de
boursiers et de négociants stationnaient, tandis que des hommes
filaient vite, levant les yeux vers les fenêtres, où des femmes
en peignoir semblaient attendre. Nana d'abord refusa de monter,
disant d'un air pincé qu'elle ne connaissait pas cette dame.
Mais Satin insistait. On pouvait toujours bien mener une amie
avec soi. Elle voulait simplement faire une visite de politesse;
madame Robert, qu'elle avait rencontrée la veille dans un
restaurant, s'était montrée très gentille, en lui faisant jurer
de la venir voir. Et Nana finit par céder. En haut, une petite
bonne endormie leur dit que madame n'était pas rentrée.
Pourtant, elle voulut bien les introduire dans le salon, où elle
les laissa.
-- Bigre! c'est chic! murmura Satin.
C'était un appartement sévère et bourgeois, tendu d'étoffes
sombres, avec le comme il faut d'un boutiquier parisien, retiré
après fortune faite. Nana, impressionnée, voulut plaisanter.
Mais Satin se fâchait, répondait de la vertu de madame Robert.
On la rencontrait toujours en compagnie d'hommes âgés et sérieux,
qui lui donnaient le bras. Pour le moment, elle avait un ancien
chocolatier, esprit grave. Quand il venait, charmé de la bonne
tenue de la maison, il se faisait annoncer et l'appelait mon
enfant.
-- Mais tiens, la voilà! reprit Satin en montrant une
photographie posée devant la pendule.
Nana étudia le portrait un instant. Il représentait une femme
très brune, au visage allongé, les lèvres pincées dans un sourire
discret. On aurait dit tout à fait une dame du monde, avec plus
de retenue.
-- C'est drôle, murmura-t-elle enfin, j'ai certainement vu cette
tête-là quelque part. Où? je ne sais plus. Mais ça ne devait
pas être dans un endroit propre... Oh! non, bien sûr, ce
n'était pas un endroit propre.
Et elle ajouta, en se tournant vers son amie:
-- Alors, elle t'a fait promettre de venir la voir. Que te
veut-elle?
-- Ce qu'elle me veut? Pardi! causer sans doute, rester un
moment ensemble... C'est de la politesse.
Nana regardait Satin fixement; puis, elle eut un léger claquement
de langue. Enfin, ça lui était égal. Mais, comme cette dame les
faisait poser, elle déclara qu'elle n'attendrait pas davantage;
et toutes deux partirent.
Le lendemain, Fontan ayant averti Nana qu'il ne rentrerait pas
dîner, elle descendit de bonne heure chercher Satin, pour lui
payer un régal dans un restaurant. Le choix du restaurant fut
une grosse question. Satin proposait des brasseries que Nana
trouvait infectes. Enfin, elle la décida à manger chez Laure.
C'était une table d'hôte, rue des Martyrs, où le dîner coûtait
trois francs.
Ennuyées d'attendre l'heure, ne sachant que faire sur les
trottoirs, elles montèrent chez Laure vingt minutes trop tôt.
Les trois salons étaient encore vides. Elles se placèrent à une
table, dans le salon même où Laure Piedefer trônait, sur la haute
banquette d'un comptoir. Cette Laure était une dame de cinquante
ans, aux formes débordantes, sanglée dans des ceintures et des
corsets. Des femmes arrivaient à la file, se haussaient
par-dessus les soucoupes, et baisaient Laure sur la bouche, avec
une familiarité tendre; pendant que ce monstre, les yeux
mouillés, tâchait, en se partageant, de ne pas faire de jalouses.
La bonne, au contraire, était une grande maigre, ravagée, qui
servait ces dames, les paupières noires, les regards flambant
d'un feu sombre. Rapidement, les trois salons s'emplirent. Il y
avait là une centaine de clientes, mêlées au hasard des tables,
la plupart touchant à la quarantaine, énormes, avec des
empâtements de chair, des bouffissures de vice noyant les bouches
molles; et, au milieu de ces ballonnements de gorges et de
ventres, apparaissaient quelques jolies filles minces, l'air
encore ingénu sous l'effronterie du geste, des débutantes levées
dans un bastringue et amenées par une cliente chez Laure, où le
peuple des grosses femmes, mis en l'air à l'odeur de leur
jeunesse, se bousculait, faisait autour d'elles une cour de vieux
garçons inquiets, en leur payant des gourmandises. Quant aux
hommes, ils étaient peu nombreux, dix à quinze au plus,
l'attitude humble sous le flot envahissant des jupes, sauf quatre
gaillards qui blaguaient, très à l'aise, venus pour voir ça.
-- N'est-ce pas? disait Satin, c'est très bon, leur fricot.
Nana hochait la tête, satisfaite. C'était l'ancien dîner solide
d'un hôtel de province: vol-au-vent à la financière, poule au
riz, haricots au jus, crème à la vanille glacée de caramel. Ces
dames tombaient particulièrement sur la poule au riz, éclatant
dans leurs corsages, s'essuyant les lèvres d'une main lente.
D'abord, Nana avait eu peur de rencontrer d'anciennes amies qui
lui auraient fait des questions bêtes; mais elle se tranquillisa,
elle n'apercevait aucune figure de connaissance, parmi cette
foule très mélangée, où des robes déteintes, des chapeaux
lamentables s'étalaient à côté de toilettes riches dans la
fraternité des mêmes perversions. Un instant, elle fut
intéressée par un jeune homme, aux cheveux courts et bouclés, le
visage insolent, tenant sans haleine, pendue à ses moindres
caprices, toute une table de filles, qui crevaient de graisse.
Mais, comme le jeune homme riait, sa poitrine se gonfla.
-- Tiens, c'est une femme! laissa-t-elle échapper dans un léger
cri.
Satin, qui se bourrait de poule, leva la tête en murmurant:
-- Ah! oui, je la connais... Très chic! on se l'arrache.
Nana fit une moue dégoûtée. Elle ne comprenait pas encore ça.
Pourtant, elle disait, de sa voix raisonnable, que des goûts et
des couleurs il ne fallait pas disputer, car on ne savait jamais
ce qu'on pourrait aimer un jour. Aussi mangeait-elle sa crème
d'un air de philosophie, en s'apercevant parfaitement que Satin
révolutionnait les tables voisines, avec ses grands yeux bleus de
vierge. Il y avait surtout près d'elle une forte personne blonde
très aimable; elle flambait, elle se poussait, si bien que Nana
était sur le point d'intervenir.
Mais, à ce moment, une femme qui entrait lui causa une surprise.
Elle avait reconnu madame Robert. Celle-ci, avec sa jolie mine
de souris brune, adressa un signe de tête familier à la grande
bonne maigre, puis vint s'appuyer au comptoir de Laure. Et
toutes deux se baisèrent, longuement. Nana trouva cette
caresse-là très drôle de la part d'une femme si distinguée;
d'autant plus que madame Robert n'avait pas du tout son air
modeste, au contraire. Elle jetait des coups d'oeil dans le
salon, causant à voix basse. Laure venait de se rasseoir, tassée
de nouveau, avec la majesté d'une vieille idole du vice, à la
face usée et vernie par les baisers des fidèles; et, au-dessus
des assiettes pleines, elle régnait sur sa clientèle bouffie de
grosses femmes, monstrueuse auprès des plus fortes, trônant dans
cette fortune de maîtresse d'hôtel qui récompensait quarante
années d'exercice.
Mais madame Robert avait aperçu Satin. Elle lâcha Laure,
accourut, se montra charmante, disant combien elle regrettait de
ne s'être pas trouvée chez elle, la veille; et comme Satin,
séduite, voulait absolument lui faire une petite place, elle
jurait qu'elle avait dîné. Elle était montée simplement pour
voir. Tout en parlant, debout derrière sa nouvelle amie, elle
s'appuyait à ses épaules, souriante et câline, répétant:
-- Voyons, quand vous verrai-je? Si vous étiez libre...
Nana, malheureusement, ne put en entendre davantage. Cette
conversation la vexait, elle brûlait de dire ses quatre vérités à
cette femme honnête. Mais la vue d'une bande qui arrivait la
paralysa. C'étaient des femmes chic, en grande toilette, avec
leurs diamants. Elles venaient en partie chez Laure, qu'elles
tutoyaient toutes, reprises d'un goût pervers, promenant des cent
mille francs de pierreries sur leur peau, pour dîner là, à trois
francs par tête, dans l'étonnement jaloux des pauvres filles
crottées. Lorsqu'elles étaient entrées, la voix haute, le rire
clair, apportant du dehors comme un coup de soleil, Nana avait
vivement tourné la tête, très ennuyée de reconnaître parmi elles
Lucy Stewart et Maria Blond. Pendant près de cinq minutes, tout
le temps que ces dames causèrent avec Laure, avant de passer dans
le salon voisin, elle tint le nez baissé, ayant l'air très
occupée à rouler des miettes de pain sur la nappe. Puis, quand
elle put enfin se retourner, elle demeura stupéfaite: la chaise
près d'elle était vide. Satin avait disparu.
-- Eh bien! où est-elle donc? laissa-t-elle échapper tout haut.
La forte personne blonde, qui avait comblé Satin d'attentions,
eut un rire, dans sa mauvaise humeur; et comme Nana, irritée de
ce rire, la regardait d'un oeil menaçant, elle dit mollement, la
voix traînante:
-- Ce n'est pas moi, bien sûr, c'est l'autre qui vous l'a faite.
Alors, Nana, comprenant qu'on se moquerait d'elle, n'ajouta rien.
Elle resta même un moment assise, ne voulant pas montrer sa
colère. Au fond du salon voisin, elle entendait les éclats de
Lucy Stewart qui régalait toute une table de petites filles,
descendues des bals de Montmartre et de la Chapelle. Il faisait
très chaud, la bonne enlevait des piles d'assiettes sales, dans
l'odeur forte de la poule au riz; tandis que les quatre messieurs
avaient fini par verser du vin fin à une demi-douzaine de
ménages, rêvant de les griser, pour en entendre de raides.
Maintenant, ce qui exaspérait Nana, c'était de payer le dîner de
Satin. En voilà une garce qui se laissait goberger et qui filait
avec le premier chien coiffé, sans dire merci! Sans doute, ce
n'était que trois francs, mais ça lui semblait dur tout de même,
la manière était trop dégoûtante. Elle paya pourtant, elle jeta
ses six francs à Laure, qu'elle méprisait à cette heure plus que
la boue des ruisseaux.
Dans la rue des Martyrs, Nana sentit encore grandir sa rancune.
Bien sûr, elle n'allait pas courir après Satin; une jolie ordure,
pour y mettre le nez! Mais sa soirée se trouvait gâtée, et elle
remonta lentement vers Montmartre, enragée surtout contre madame
Robert. Celle-là, par exemple, avait un fameux toupet, de faire
la femme distinguée; oui, distinguée dans le coin aux épluchures!
A présent, elle était certaine de l'avoir rencontrée au Papillon,
un infect bastringue de la rue des Poissonniers, où des hommes la
levaient pour trente sous. Et ça empaumait des chefs de bureau
par des airs modestes, et ça refusait des soupers auxquels on lui
faisait l'honneur de l'inviter, histoire de se poser en vertu!
Vrai, on lui en flanquerait de la vertu! C'était toujours ces
bégueules-là qui s'en donnaient à crever, dans des trous ignobles
que personne ne connaissait.
Cependant, Nana, en roulant ces choses, était arrivée chez elle,
rue Véron. Elle fut toute secouée de voir de la lumière. Fontan
rentrait maussade, lâché lui aussi par l'ami qui lui avait payé à
dîner. Il écouta d'un air froid les explications qu'elle
donnait, craignant des calottes, effarée de le trouver là,
lorsqu'elle ne l'attendait pas avant une heure du matin; elle
mentait, elle avouait bien avoir dépensé six francs, mais avec
madame Maloir. Alors, il resta digne, il lui tendit une lettre à
son adresse, qu'il avait tranquillement décachetée. C'était une
lettre de Georges, toujours enfermé aux Fondettes, se soulageant
chaque semaine dans des pages brûlantes. Nana adorait qu'on lui
écrivît, surtout de grandes phrases d'amour, avec des serments.
Elle lisait ça à tout le monde. Fontan connaissait le style de
Georges et l'appréciait. Mais, ce soir-là, elle redoutait
tellement une scène, qu'elle affecta l'indifférence; elle
parcourut la lettre d'un air maussade et la rejeta aussitôt.
Fontan s'était mis à battre la retraite sur une vitre, ennuyé de
se coucher de si bonne heure, ne sachant plus à quoi occuper sa
soirée. Brusquement, il se tourna.
-- Si l'on répondait tout de suite à ce gamin, dit-il.
D'habitude, c'était lui qui écrivait. Il luttait de style.
Puis, il était heureux, lorsque Nana, enthousiasmée de la lecture
de sa lettre, faite tout haut, l'embrassait en criant qu'il n'y
avait que lui pour trouver des choses pareilles. Ça finissait
par les allumer, et ils s'adoraient.
-- Comme tu voudras, répondit-elle. Je vais faire du thé. Nous
nous coucherons ensuite.
Alors, Fontan s'installa sur la table, avec un grand déploiement
de plume, d'encre et de papier. Il arrondissait les bras,
allongeait le menton.
-- «Mon coeur», commença-t-il à voix haute.
Et, pendant plus d'une heure, il s'appliqua, réfléchissant
parfois sur une phrase, la tête entre les mains, raffinant, se
riant à lui-même, quand il avait trouvé une expression tendre.
Nana, silencieusement, avait déjà pris deux tasses de thé.
Enfin, il lut la lettre, comme on lit au théâtre, avec une voix
blanche, en indiquant quelques gestes. Il parlait là-dedans, en
cinq pages, des «heures délicieuses passées à la Mignotte, ces
heures dont le souvenir restait comme des parfums subtils», il
jurait «une éternelle fidélité à ce printemps de l'amour», et
finissait en déclarant que son unique désir était «de recommencer
ce bonheur, si le bonheur peut se recommencer».
-- Tu sais, expliqua-t-il, je dis tout ça par politesse. Du
moment que c'est pour rire... Hein! je crois qu'elle est
touchée, celle-là!
Il triomphait. Mais Nana, maladroite, se méfiant toujours,
commit la faute de ne pas lui sauter au cou en s'exclamant. Elle
trouva la lettre bien, pas davantage. Alors, il fut très vexé.
Si sa lettre ne lui plaisait pas, elle pouvait en faire une
autre; et, au lieu de se baiser, comme d'habitude, après avoir
remué des phrases d'amour, ils restèrent froids aux deux côtés de
la table. Pourtant, elle lui avait versé une tasse de thé.
-- En voilà une cochonnerie! cria-t-il en y trempant les lèvres.
Tu as donc mis du sel!
Nana eut le malheur de hausser les épaules. Il devint furieux.
-- Ah! ça tourne mal, ce soir!
Et la querelle partit de là. La pendule ne marquait que dix
heures, c'était une façon de tuer le temps. Il se fouettait, il
lançait au visage de Nana, dans un flot d'injures, toutes sortes
d'accusations, l'une sur l'autre, sans lui permettre de se
défendre. Elle était sale, elle était bête, elle avait roulé
partout. Puis, il s'acharna sur la question d'argent. Est-ce
qu'il dépensait six francs, lui, quand il dînait en ville? on
lui payait à dîner, sans quoi il aurait mangé son pot-au-feu. Et
pour cette vieille procureuse de Maloir encore, un carcan qu'il
flanquerait à la porte le lendemain! Ah bien! ils iraient loin,
si chaque jour, lui et elle, jetaient comme ça des six francs à
la rue!
-- D'abord, je veux des comptes! cria-t-il. Voyons, donne
l'argent; où en sommes-nous?
Tous ses instincts d'avarice sordide éclataient. Nana, dominée,
effarée, se hâta de prendre dans le secrétaire l'argent qui leur
restait, et de l'apporter devant lui. Jusque-là, la clef
demeurait sur la caisse commune, ils y puisaient librement.
-- Comment! dit-il après avoir compté, il reste à peine sept
mille francs sur dix-sept mille, et nous ne sommes ensemble que
depuis trois mois... Ce n'est pas possible.
Lui-même s'élança, bouscula le secrétaire, apporta le tiroir pour
le fouiller sous la lampe. Mais il n'y avait bien que six mille
huit cents et quelques francs. Alors, ce fut une tempête.
-- Dix mille francs en trois mois! gueulait-il. Nom de Dieu!
qu'en as-tu fait? Hein? réponds!... Tout ça passe à ta
carcasse de tante, hein? ou tu te paies des hommes, c'est
clair... Veux-tu répondre!
-- Ah! si tu t'emportes! dit Nana. Le calcul est bien facile à
faire... Tu ne comptes pas les meubles; puis, j'ai dû acheter du
linge. Ça va vite, quand on s'installe.
Mais, tout en exigeant des explications, il ne voulait pas les
entendre.
-- Oui, ça va trop vite, reprit-il plus calme; et, vois-tu, ma
petite, j'en ai assez, de cette cuisine en commun... Tu sais que
ces sept mille francs sont à moi. Eh bien! puisque je les
tiens, je les garde... Dame! du moment que tu es une gâcheuse,
je n'ai pas envie d'être ruiné. A chacun son bien.
Et, magistralement, il mit l'argent dans sa poche. Nana le
regardait, stupéfaite. Lui, continuait avec complaisance:
-- Tu comprends, je ne suis pas assez bête pour entretenir des
tantes et des enfants qui ne sont pas à moi... Ça t'a plu de
dépenser ton argent, ça te regarde; mais le mien, c'est sacré!...
Quand tu feras cuire un gigot, j'en paierai la moitié. Le soir,
nous réglerons, voilà!
Du coup, Nana fut révoltée. Elle ne put retenir ce cri:
-- Dis donc, tu as bien mangé mes dix mille francs... C'est
cochon, ça!
Mais il ne s'attarda pas à discuter davantage. Par-dessus la
table, à toute volée, il lui allongea un soufflet, en disant:
-- Répète un peu!
Elle répéta, malgré la claque, et il tomba sur elle, à coups de
pied et à coups de poing. Bientôt, il l'eut mise dans un tel
état, qu'elle finit, comme d'habitude, par se déshabiller et se
coucher en pleurant. Lui, soufflait. Il se couchait à son tour,
lorsqu'il aperçut, sur la table, la lettre qu'il avait écrite à
Georges. Alors, il la plia avec soin, tourné vers le lit, en
disant d'un air menaçant:
-- Elle est très bien, je la mettrai à la poste moi-même, parce
que je n'aime pas les caprices... Et ne geins plus, tu m'agaces.
Nana, qui pleurait à petits soupirs, retint son souffle. Quand
il fut couché, elle étouffa, elle se jeta sur sa poitrine en
sanglotant. Leurs batteries se terminaient toujours par là; elle
tremblait de le perdre, elle avait un lâche besoin de le savoir à
elle, malgré tout. A deux reprises, il la repoussa d'un geste
superbe. Mais l'embrassement tiède de cette femme qui le
suppliait, avec ses grands yeux mouillés de bête fidèle, le
chauffa d'un désir. Et il se fit bon prince, sans pourtant
s'abaisser à aucune avance; il se laissa caresser et prendre de
force, en homme dont le pardon vaut la peine d'être gagné. Puis
il fut saisi d'une inquiétude, il craignit que Nana ne jouât une
comédie pour ravoir la clef de la caisse. La bougie était
éteinte, lorsqu'il éprouva le besoin de maintenir sa volonté.
-- Tu sais, ma fille, c'est très sérieux, je garde l'argent.
Nana, qui s'endormait à son cou, trouva un mot sublime.
-- Oui, n'aie pas peur... Je travaillerai.
Mais, à partir de cette soirée, la vie entre eux devint de plus
en plus difficile. D'un bout de la semaine à l'autre, il y avait
un bruit de gifles, un vrai tic-tac d'horloge, qui semblait
régler leur existence. Nana, à force d'être battue, prenait une
souplesse de linge fin; et ça la rendait délicate de peau, rose
et blanche de teint, si douce au toucher, si claire à l'oeil,
qu'elle avait encore embelli. Aussi Prullière s'enrageait-il
après ses jupes, venant lorsque Fontan n'était pas là, la
poussant dans les coins pour l'embrasser. Mais elle se
débattait, indignée tout de suite, avec des rougeurs de honte;
elle trouvait dégoûtant qu'il voulût tromper un ami. Alors,
Prullière ricanait d'un air vexé. Vrai, elle devenait joliment
bête! Comment pouvait-elle s'attacher à un pareil singe? car,
enfin, Fontan était un vrai singe, avec son grand nez toujours en
branle. Une sale tête! Et un homme qui l'assommait encore!
-- Possible, je l'aime comme ça, répondit-elle, un jour, de l'air
tranquille d'une femme avouant un goût abominable.
Bosc se contentait de dîner le plus souvent possible. Il
haussait les épaules derrière Prullière; un joli garçon, mais un
garçon pas sérieux. Lui, plusieurs fois, avait assisté à des
scènes dans le ménage; au dessert, lorsque Fontan giflait Nana,
il continuait à mâcher gravement, trouvant ça naturel. Pour
payer son dîner, il s'extasiait toujours sur leur bonheur. Il se
proclamait philosophe, il avait renoncé à tout, même à la gloire.
Prullière et Fontan, parfois, renversés sur leur chaise,
s'oubliaient devant la table desservie, se racontaient leurs
succès jusqu'à deux heures du matin, avec leurs gestes et leur
voix de théâtre; tandis que lui, absorbé, ne lâchant de loin en
loin qu'un petit souffle de dédain, achevait silencieusement la
bouteille de cognac. Qu'est-ce qu'il restait de Talma? Rien,
alors qu'on lui fichât la paix, c'était trop bête!
Un soir, il trouva Nana en larmes. Elle ôta sa camisole pour
montrer son dos et ses bras noirs de coups. Il lui regarda la
peau, sans être tenté d'abuser de la situation, comme l'aurait
fait cet imbécile de Prullière. Puis, sentencieusement:
-- Ma fille, où il y a des femmes, il y a des claques. C'est
Napoléon qui a dit ça, je crois... Lave-toi avec de l'eau salée.
Excellent, l'eau salée, pour ces bobos. Va, tu en recevras
d'autres, et ne te plains pas, tant que tu n'auras rien de
cassé... Tu sais, je m'invite, j'ai vu un gigot.
Mais madame Lerat n'avait pas cette philosophie. Chaque fois que
Nana lui montrait un nouveau bleu sur sa peau blanche, elle
poussait les hauts cris. On lui tuait sa nièce, ça ne pouvait
pas durer. A la vérité, Fontan avait mis à la porte madame
Lerat, en disant qu'il ne voulait plus la rencontrer chez lui;
et, depuis ce jour, quand elle était là et qu'il rentrait, elle
devait s'en aller par la cuisine, ce qui l'humiliait
horriblement. Aussi ne tarissait-elle pas contre ce grossier
personnage. Elle lui reprochait surtout d'être mal élevé, avec
des mines de femme comme il faut, à qui personne ne pouvait en
remontrer sur la bonne éducation.
-- Oh! ça se voit tout de suite, disait-elle à Nana, il n'a pas
le sentiment des moindres convenances. Sa mère devait être
commune; ne dis pas non, ça se sent!... Je ne parle pas pour
moi, bien qu'une personne de mon âge ait droit aux égards...
Mais toi, vraiment, comment fais-tu pour endurer ses mauvaises
manières; car, sans me flatter, je t'ai toujours appris à te
tenir, et tu as reçu chez toi les meilleurs conseils. Hein?
nous étions tous très bien dans la famille.
Nana ne protestait pas, écoutait la tête basse.
-- Puis, continuait la tante, tu n'as connu que des personnes
distinguées... Justement, nous causions de ça, hier soir, avec
Zoé, chez moi. Elle non plus ne comprend pas. «Comment,
disait-elle, madame qui menait monsieur le comte, un homme si
parfait, au doigt et à l'oeil,--car, entre nous, il paraît que tu
le faisais tourner en bourrique,--comment madame peut-elle se
laisser massacrer par ce polichinelle?» Moi, j'ai ajouté que les
coups, ça se supportait encore, mais que jamais je n'aurais
souffert le manque d'égards... Enfin, il n'a rien pour lui. Je
ne le voudrais pas dans ma chambre en peinture. Et tu te ruines
pour un oiseau pareil; oui, tu te ruines, ma chérie, tu tires la
langue, lorsqu'il y en a tant, et des plus riches, et des
personnages du gouvernement... Suffit! ce n'est pas moi qui
dois dire ces choses. Mais, à la première saleté, je te le
planterais là, avec un: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» tu
sais, de ton grand air, qui lui couperait bras et jambes.
Alors, Nana éclatait en sanglots, balbutiant:
-- Oh! ma tante, je l'aime.
La vérité était que madame Lerat se sentait inquiète, en voyant
sa nièce lui donner à grand-peine des pièces de vingt sous de
loin en loin, pour payer la pension du petit Louis. Sans doute,
elle se dévouerait, elle garderait quand même l'enfant et
attendrait des temps meilleurs. Mais l'idée que Fontan les
empêchait, elle, le gamin et sa mère, de nager dans l'or,
l'enrageait au point de lui faire nier l'amour. Aussi
concluait-elle par ces paroles sévères:
-- Écoute, un jour qu'il t'aura enlevé la peau du ventre, tu
viendras frapper à ma porte, et je t'ouvrirai.
Bientôt l'argent devint le gros souci de Nana. Fontan avait fait
disparaître les sept mille francs; sans doute, ils étaient en
lieu sûr, et jamais elle n'aurait osé le questionner, car elle
montrait des pudeurs avec cet oiseau, comme l'appelait madame
Lerat. Elle tremblait qu'il pût la croire capable de tenir à lui
pour ses quatre sous. Il avait bien promis de fournir aux
besoins du ménage. Les premiers jours, chaque matin, il donnait
trois francs. Mais c'étaient des exigences d'homme qui paie;
avec ses trois francs, il voulait de tout, du beurre, de la
viande, des primeurs; et, si elle risquait des observations, si
elle insinuait qu'on ne pouvait pas avoir les Halles pour trois
francs, il s'emportait, il la traitait de bonne à rien, de
gâcheuse, de fichue bête que les marchands volaient, toujours
prêt d'ailleurs à la menacer de prendre pension autre part.
Puis, au bout d'un mois, certains matins, il avait oublié de
mettre les trois francs sur la commode. Elle s'était permis de
les demander, timidement, d'une façon détournée. Alors, il y
avait eu de telles querelles, il lui rendait la vie si dure sous
le premier prétexte venu, qu'elle préférait ne plus compter sur
lui. Au contraire, quand il n'avait pas laissé les trois pièces
de vingt sous, et qu'il trouvait tout de même à manger, il était
gai comme un pinson, galant, baisant Nana, valsant avec les
chaises. Et elle, tout heureuse, en arrivait à souhaiter de ne
rien trouver sur la commode, malgré le mal qu'elle avait à
joindre les deux bouts. Un jour même, elle lui rendit ses trois
francs, contant une histoire, disant avoir encore l'argent de la
veille. Comme il n'avait pas donné la veille, il demeura un
instant hésitant, par crainte d'une leçon. Mais elle le
regardait de ses yeux d'amour, elle le baisait dans un don absolu
de toute sa personne; et il rempocha les pièces, avec le petit
tremblement convulsif d'un avare qui rattrape une somme
compromise. A partir de ce jour, il ne s'inquiéta plus, ne
demandant jamais d'où venait la monnaie, la mine grise quand il y
avait des pommes de terre, riant à se décrocher les mâchoires
devant les dindes et les gigots, sans préjudice pourtant de
quelques claques qu'il allongeait à Nana, même dans son bonheur,
pour s'entretenir la main.
Nana avait donc trouvé le moyen de suffire à tout. La maison,
certains jours, regorgeait de nourriture. Deux fois par semaine,
Bosc prenait des indigestions. Un soir que madame Lerat se
retirait, enragée de voir au feu un dîner copieux dont elle ne
mangerait pas, elle ne put s'empêcher de demander brutalement qui
est-ce qui payait. Nana, surprise, devint toute bête et se mit à
pleurer.
-- Eh bien! c'est du propre, dit la tante qui avait compris.
Nana s'était résignée, pour avoir la paix dans son ménage. Puis,
c'était la faute de la Tricon, qu'elle avait rencontrée rue de
Laval, un jour que Fontan était parti furieux, à cause d'un plat
de morue. Alors, elle avait dit oui à la Tricon, qui justement
se trouvait en peine. Comme Fontan ne rentrait jamais avant six
heures, elle disposait de son après-midi, elle rapportait
quarante francs, soixante francs, quelquefois davantage. Elle
aurait pu parler par dix et quinze louis, si elle avait su garder
sa situation; mais elle était encore bien contente de trouver là
de quoi faire bouillir la marmite. Le soir, elle oubliait tout,
lorsque Bosc crevait de nourriture, et que Fontan, les coudes sur
la table, se laissait baiser les yeux, de l'air supérieur d'un
homme qui est aimé pour lui-même.
Alors, tout en adorant son chéri, son chien aimé, avec une
passion d'autant plus aveugle qu'elle payait à cette heure, Nana
retomba dans la crotte du début. Elle roula, elle battit le pavé
de ses anciennes savates de petit torchon, en quête d'une pièce
de cent sous. Un dimanche, au marché La Rochefoucauld, elle
avait fait la paix avec Satin, après s'être jetée sur elle, en
lui reprochant madame Robert, furieusement. Mais Satin se
contentait de répondre que lorsqu'on n'aimait pas une chose, ce
n'était pas une raison pour vouloir en dégoûter les autres. Et
Nana, d'esprit large, cédant à cette idée philosophique qu'on ne
sait jamais par où l'on finira, avait pardonné. Même, la
curiosité mise en éveil, elle la questionnait sur des coins de
vice, stupéfiée d'en apprendre encore à son âge, après tout ce
qu'elle savait; et elle riait, elle s'exclamait, trouvant ça
drôle, un peu répugnée cependant, car au fond elle était
bourgeoise pour ce qui n'entrait pas dans ses habitudes. Aussi
retourna-t-elle chez Laure, mangeant là, lorsque Fontan dînait en
ville. Elle s'y amusait des histoires, des amours et des
jalousies qui passionnaient les clientes, sans leur faire perdre
un coup de fourchette. Pourtant, elle n'en était toujours pas,
comme elle disait. La grosse Laure, avec sa maternité attendrie,
l'invitait souvent à passer quelques jours dans sa villa
d'Asnières, une maison de campagne, où il y avait des chambres
pour sept dames. Elle refusait, elle avait peur. Mais Satin lui
ayant juré qu'elle se trompait, que des messieurs de Paris vous
balançaient et jouaient au tonneau, elle promit pour plus tard,
quand elle pourrait s'absenter.
A cette heure, Nana, très tourmentée, n'était guère à la
rigolade. Il lui fallait de l'argent. Quand la Tricon n'avait
pas besoin d'elle, ce qui arrivait trop souvent, elle ne savait
où donner de son corps. Alors, c'était avec Satin des sorties
enragées sur le pavé de Paris, dans ce vice d'en bas qui rôde le
long des ruelles boueuses, sous la clarté trouble du gaz. Nana
retourna dans les bastringues de barrière, où elle avait fait
sauter ses premiers jupons sales; elle revit les coins noirs des
boulevards extérieurs, les bornes sur lesquelles des hommes, à
quinze ans, l'embrassaient, lorsque son père la cherchait pour
lui enlever le derrière. Toutes deux couraient, faisaient les
bals et les cafés d'un quartier, grimpant des escaliers humides
de crachats et de bière renversée; ou bien elles marchaient
doucement, elles remontaient les rues, se plantaient debout,
contre les portes cochères. Satin, qui avait débuté au quartier
Latin, y conduisit Nana, à Bullier et dans les brasseries du
boulevard Saint-Michel. Mais les vacances arrivaient, le
quartier sentait trop la dèche. Et elles revenaient toujours aux
grands boulevards. C'était encore là qu'elles avaient le plus de
chance. Des hauteurs de Montmartre au plateau de l'Observatoire,
elles battaient ainsi la ville entière. Soirées de pluie où les
bottines s'éculaient, soirées chaudes qui collaient les corsages
sur la peau, longues factions, promenades sans fin, bousculades
et querelles, brutalités dernières d'un passant emmené dans
quelque garni borgne et redescendant les marches grasses avec des
jurons.
L'été finissait, un été orageux, aux nuits brûlantes. Elles
partaient ensemble après le dîner, vers neuf heures. Sur les
trottoirs de la rue Notre-Dame-de-Lorette, deux files de femmes
rasant les boutiques, les jupons troussés, le nez à terre, se
hâtaient vers les boulevards d'un air affairé, sans un coup
d'oeil aux étalages. C'était la descente affamée du quartier
Bréda, dans les premières flammes du gaz. Nana et Satin
longeaient l'église, prenaient toujours par la rue Le Peletier.
Puis, à cent mètres du café Riche, comme elles arrivaient sur le
champ de manoeuvres, elles rabattaient la queue de leur robe,
relevée jusque-là d'une main soigneuse; et dès lors, risquant la
poussière, balayant les trottoirs et roulant la taille, elles
s'en allaient à petits pas, elles ralentissaient encore leur
marche, lorsqu'elles traversaient le coup de lumière crue d'un
grand café. Rengorgées, le rire haut, avec des regards en
arrière sur les hommes qui se retournaient, elles étaient chez
elles. Leurs visages blanchis, tachés du rouge des lèvres et du
noir des paupières, prenaient, dans l'ombre, le charme troublant
d'un Orient de bazar à treize sous, lâché au plein air de la rue.
Jusqu'à onze heures, parmi les heurts de la foule, elles
restaient gaies, jetant simplement un «sale mufe!» de loin en
loin, derrière le dos des maladroits dont le talon leur arrachait
un volant; elles échangeaient de petits saluts familiers avec des
garçons de café, s'arrêtaient à causer devant une table,
acceptaient des consommations, qu'elles buvaient lentement, en
personnes heureuses de s'asseoir, pour attendre la sortie des
théâtres. Mais, à mesure que la nuit s'avançait, si elles
n'avaient pas fait un ou deux voyages rue La Rochefoucauld, elles
tournaient à la sale garce, leur chasse devenait plus âpre. Il y
avait, au pied des arbres, le long des boulevards assombris qui
se vidaient, des marchandages féroces, des gros mots et des
coups; pendant que d'honnêtes familles, le père, la mère et les
filles, habitués à ces rencontres, passaient tranquillement, sans
presser le pas. Puis, après être allées dix fois de l'Opéra au
Gymnase, Nana et Satin, lorsque décidément les hommes se
dégageaient et filaient plus vite, dans l'obscurité croissante,
s'en tenaient aux trottoirs de la rue du Faubourg-Montmartre.
Là, jusqu'à deux heures, des restaurants, des brasseries, des
charcutiers flambaient, tout un grouillement de femmes s'entêtait
sur la porte des cafés; dernier coin allumé et vivant du Paris
nocturne, dernier marché ouvert aux accords d'une nuit, où les
affaires se traitaient parmi les groupes, crûment, d'un bout de
la rue à l'autre, comme dans le corridor largement ouvert d'une
maison publique. Et, les soirs où elles revenaient à vide, elles
se disputaient entre elles. La rue Notre-Dame-de-Lorette
s'étendait noire et déserte, des ombres de femmes se traînaient;
c'était la rentrée attardée du quartier, les pauvres filles
exaspérées d'une nuit de chômage, s'obstinant, discutant encore
d'une voix enrouée avec quelque ivrogne perdu, qu'elles
retenaient à l'angle de la rue Bréda ou de la rue Fontaine.
Cependant, il y avait de bonnes aubaines, des louis attrapés avec
des messieurs bien, qui montaient en mettant leur décoration dans
la poche. Satin surtout avait le nez. Les soirs humides,
lorsque Paris mouillé exhalait une odeur fade de grande alcôve
mal tenue, elle savait que ce temps mou, cette fétidité des coins
louches enrageaient les hommes. Et elle guettait les mieux mis,
elle voyait ça à leurs yeux pâles. C'était comme un coup de
folie charnelle passant sur la ville. Elle avait bien un peu
peur, car les plus comme il faut étaient les plus sales. Tout le
vernis craquait, la bête se montrait, exigeante dans ses goûts
monstrueux, raffinant sa perversion. Aussi cette roulure de
Satin manquait-elle de respect, s'éclatant devant la dignité des
gens en voiture, disant que leurs cochers étaient plus gentils,
parce qu'ils respectaient les femmes et qu'ils ne les tuaient pas
avec des idées de l'autre monde. La culbute des gens chics dans
la crapule du vice surprenait encore Nana, qui gardait des
préjugés, dont Satin la débarrassait. Alors, comme elle le
disait, lorsqu'elle causait gravement, il n'y avait donc plus de
vertu? Du haut en bas, on se roulait. Eh bien! ça devait être
du propre, dans Paris, de neuf heures du soir à trois heures du
matin; et elle rigolait, elle criait que, si l'on avait pu voir
dans toutes les chambres, on aurait assisté à quelque chose de
drôle, le petit monde s'en donnant par-dessus les oreilles, et
pas mal de grands personnages, çà et là, le nez enfoncé dans la
cochonnerie plus profondément que les autres. Ça complétait son
éducation.
Un soir, en venant prendre Satin, elle reconnut le marquis de
Chouard qui descendait l'escalier, les jambes cassées, se
traînant sur la rampe, avec une figure blanche. Elle feignit de
se moucher. Puis, en haut, comme elle trouvait Satin dans une
saleté affreuse, le ménage lâché depuis huit jours, un lit
infect, des pots qui traînaient, elle s'étonna que celle-ci
connût le marquis. Ah! oui, elle le connaissait; même qu'il les
avait joliment embêtés, elle et son pâtissier, quand ils étaient
ensemble! Maintenant, il revenait de temps à autre; mais il
l'assommait, il reniflait dans tous les endroits pas propres,
jusque dans ses pantoufles.
-- Oui, ma chère, dans mes pantoufles... Oh! un vieux saligaud!
Il demande toujours des choses...
Ce qui inquiétait surtout Nana, c'était la sincérité de ces
basses débauches. Elle se rappelait ses comédies du plaisir,
lorsqu'elle était une femme lancée; tandis qu'elle voyait les
filles, autour d'elle, y crever un peu tous les jours. Puis,
Satin lui faisait une peur abominable de la police. Elle était
pleine d'histoires, sur ce sujet-là. Autrefois, elle couchait
avec un agent des moeurs, pour qu'on la laissât tranquille; à
deux reprises, il avait empêché qu'on ne la mît en carte; et, à
présent, elle tremblait, car son affaire était claire, si on la
pinçait encore. Il fallait l'entendre. Les agents, pour avoir
des gratifications, arrêtaient le plus de femmes possible; ils
empoignaient tout, ils vous faisaient taire d'une gifle si l'on
criait, certains d'être soutenus et récompensés, même quand ils
avaient pris dans le tas une honnête fille. L'été, à douze ou
quinze, ils opéraient des rafles sur le boulevard, ils cernaient
un trottoir, pêchaient jusqu'à des trente femmes en une soirée.
Seulement Satin connaissait les endroits; dès qu'elle apercevait
le nez des agents, elle s'envolait, au milieu de la débandade
effarée des longues queues fuyant à travers la foule. C'était
une épouvante de la loi, une terreur de la préfecture, si grande,
que certaines restaient paralysées sur la porte des cafés, dans
le coup de force qui balayait l'avenue. Mais Satin redoutait
davantage les dénonciations; son pâtissier s'était montré assez
mufe pour la menacer de la vendre, lorsqu'elle l'avait quitté;
oui, des hommes vivaient sur leurs maîtresses avec ce truc-là,
sans compter de sales femmes qui vous livraient très bien par
traîtrise, si l'on était plus jolie qu'elles. Nana écoutait ces
choses, prise de frayeurs croissantes. Elle avait toujours
tremblé devant la loi, cette puissance inconnue, cette vengeance
des hommes qui pouvaient la supprimer, sans que personne au monde
la défendît. Saint-Lazare lui apparaissait comme une fosse, un
trou noir où l'on enterrait les femmes vivantes, après leur avoir
coupé les cheveux. Elle se disait bien qu'il lui aurait suffi de
lâcher Fontan pour trouver des protections; Satin avait beau lui
parler de certaines listes de femmes, accompagnées de
photographies, que les agents devaient consulter, avec défense de
jamais toucher à celles-là: elle n'en gardait pas moins un
tremblement, elle se voyait toujours bousculée, traînée, jetée le
lendemain à la visite; et ce fauteuil de la visite l'emplissait
d'angoisse et de honte, elle qui avait lancé vingt fois sa
chemise par-dessus les moulins.
Justement, vers la fin de septembre, un soir qu'elle se promenait
avec Satin sur le boulevard Poissonnière, celle-ci tout d'un coup
se mit à galoper. Et, comme elle l'interrogeait:
-- Les agents, souffla-t-elle. Hue donc! hue donc!
Ce fut, au milieu de la cohue, une course folle. Des jupes
fuyaient, se déchiraient. Il y eut des coups et des cris. Une
femme tomba. La foule regardait avec des rires la brutale
agression des agents, qui, rapidement, resserraient leur cercle.
Cependant, Nana avait perdu Satin. Les jambes mortes, elle
allait sûrement être arrêtée, lorsqu'un homme, l'ayant prise à
son bras, l'emmena devant les agents furieux. C'était Prullière,
qui venait de la reconnaître. Sans parler, il tourna avec elle
dans la rue Rougemont, alors déserte, où elle put souffler, si
défaillante, qu'il dut la soutenir. Elle ne le remerciait
seulement pas.
-- Voyons, dit-il enfin, il faut te remettre... Monte chez moi.
Il logeait à côté, rue Bergère. Mais elle se redressa aussitôt.
-- Non, je ne veux pas.
Alors, il devint grossier, reprenant:
-- Puisque tout le monde y passe... Hein? pourquoi ne veux-tu
pas?
-- Parce que.
Cela disait tout, dans son idée. Elle aimait trop Fontan pour le
trahir avec un ami. Les autres ne comptaient pas, du moment
qu'il n'y avait pas de plaisir et que c'était par nécessité.
Devant cet entêtement stupide, Prullière commit une lâcheté de
joli homme vexé dans son amour-propre.
-- Eh bien! à ton aise, déclara-t-il. Seulement, je ne vais pas
de ton côté, ma chère... Tire-toi d'affaire toute seule.
Et il l'abandonna. Son épouvante la reprit, elle fit un détour
énorme pour rentrer à Montmartre, filant raide le long des
boutiques, pâlissant dès qu'un homme s'approchait d'elle.
Ce fut le lendemain, dans l'ébranlement de ses terreurs de la
veille, que Nana, en allant chez sa tante, se trouva nez à nez
avec Labordette, au fond d'une petite rue solitaire des
Batignolles. D'abord, l'un et l'autre parurent gênés. Lui,
toujours complaisant, avait des affaires qu'il cachait.
Pourtant, il se remit le premier, il s'exclama sur la bonne
rencontre. Vrai, tout le monde était encore stupéfait de
l'éclipse totale de Nana. On la réclamait, les anciens amis
séchaient sur pied. Et, se faisant paternel, il finit par la
sermonner.
-- Entre nous, ma chère, franchement, ça devient bête... On
comprend une toquade. Seulement, en venir là, être grugée à ce
point et n'empocher que des gifles!... Tu poses donc pour les
prix de vertu?
Elle l'écoutait d'un air embarrassé. Cependant, lorsqu'il lui
parla de Rose, qui triomphait avec sa conquête du comte Muffat,
une flamme passa dans ses yeux. Elle murmura:
-- Oh! si je voulais...
Il proposa tout de suite son entremise, en ami obligeant. Mais
elle refusa. Alors, il l'attaqua par un autre point. Il lui
apprit que Bordenave montait une pièce de Fauchery, où il y avait
un rôle superbe pour elle.
-- Comment! une pièce où il y a un rôle! s'écria-t-elle,
stupéfaite, mais il en est et il ne m'a rien dit!
Elle ne nommait pas Fontan. D'ailleurs, elle se calma tout de
suite. Jamais elle ne rentrerait au théâtre. Sans doute
Labordette n'était pas convaincu, car il insistait avec un
sourire.
-- Tu sais qu'on n'a rien à craindre avec moi. Je prépare ton
Muffat, tu rentres au théâtre, et je te l'amène par la patte.
-- Non! dit-elle énergiquement.
Et elle le quitta. Son héroïsme l'attendrissait sur elle-même.
Ce n'était pas un mufe d'homme qui se serait sacrifié comme ça,
sans le trompeter. Pourtant, une chose la frappait: Labordette
venait de lui donner exactement les mêmes conseils que Francis.
Le soir, lorsque Fontan rentra, elle le questionna sur la pièce
de Fauchery. Lui, depuis deux mois, avait fait sa rentrée aux
Variétés. Pourquoi ne lui avait-il pas parlé du rôle?
-- Quel rôle? dit-il de sa voix mauvaise. Ce n'est pas le rôle
de la grande dame peut-être?... Ah ça, tu te crois donc du
talent! Mais ce rôle-là, ma fille, t'écraserait... Vrai, tu es
comique!
Elle fut horriblement blessée. Toute la soirée, il la blagua, en
l'appelant mademoiselle Mars. Et plus il tapait sur elle, plus
elle tenait bon, goûtant une jouissance amère dans cet héroïsme
de sa toquade, qui la rendait très grande et très amoureuse à ses
propres yeux. Depuis qu'elle allait avec d'autres pour le
nourrir, elle l'aimait davantage, de toute la fatigue et de tous
les dégoûts qu'elle rapportait. Il devenait son vice, qu'elle
payait, son besoin, dont elle ne pouvait se passer, sous
l'aiguillon des gifles. Lui, en voyant la bonne bête, finissait
par abuser. Elle lui donnait sur les nerfs, il se prenait d'une
haine féroce, au point de ne plus tenir compte de ses intérêts.
Lorsque Bosc lui adressait des observations, il criait, exaspéré,
sans qu'on sût pourquoi, qu'il se fichait d'elle et de ses bons
dîners, qu'il la flanquerait dehors rien que pour faire cadeau de
ses sept mille francs à une autre femme. Et ce fut là le
dénouement de leur liaison.
Un soir, Nana, en rentrant vers onze heures, trouva la porte
fermée au verrou. Elle tapa une première fois, pas de réponse;
une seconde fois, toujours pas de réponse. Cependant, elle
voyait de la lumière sous la porte, et Fontan, à l'intérieur, ne
se gênait pas pour marcher. Elle tapa encore sans se lasser,
appelant, se fâchant. Enfin, la voix de Fontan s'éleva, lente et
grasse, et ne lâcha qu'un mot:
-- Merde!
Elle tapa des deux poings.
-- Merde!
Elle tapa plus fort, à fendre le bois.
-- Merde!
Et, pendant un quart d'heure, la même ordure la souffleta,
répondit comme un écho goguenard à chacun des coups dont elle
ébranlait la porte. Puis, voyant qu'elle ne se lassait pas, il
ouvrit brusquement, il se campa sur le seuil, les bras croisés,
et dit de la même voix froidement brutale:
-- Nom de Dieu! avez-vous fini?... Qu'est-ce que vous voulez?...
Hein! allez-vous nous laisser dormir? Vous voyez bien que
j'ai du monde.
Il n'était pas seul, en effet. Nana aperçut la petite femme des
Bouffes, déjà en chemise, avec ses cheveux filasse ébouriffés et
ses yeux en trou de vrille, qui rigolait au milieu de ces meubles
qu'elle avait payés. Mais Fontan faisait un pas sur le carré,
l'air terrible, ouvrant ses gros doigts comme des pinces.
-- File, ou je t'étrangle!
Alors, Nana éclata en sanglots nerveux. Elle eut peur et se
sauva. Cette fois, c'était elle qu'on flanquait dehors. L'idée
de Muffat lui vint tout d'un coup, dans sa rage; mais, vrai, ce
n'était pas Fontan qui aurait dû lui rendre la pareille.
Sur le trottoir, sa première pensée fut d'aller coucher avec
Satin, si celle-ci n'avait personne. Elle la rencontra devant sa
maison, jetée elle aussi sur le pavé par son propriétaire, qui
venait de faire poser un cadenas à sa porte, contre tout droit,
puisqu'elle était dans ses meubles; elle jurait, elle parlait de
le traîner chez le commissaire. En attendant, comme minuit
sonnait, il fallait songer à trouver un lit. Et Satin, jugeant
prudent de ne pas mettre les sergents de ville dans ses affaires,
finit par emmener Nana rue de Laval, chez une dame qui tenait un
petit hôtel meublé. On leur donna, au premier étage, une étroite
chambre, dont la fenêtre ouvrait sur la cour. Satin répétait:
-- Je serais bien allée chez madame Robert. Il y a toujours un
coin pour moi... Mais, avec toi, pas possible... Elle devient
ridicule de jalousie. L'autre soir, elle m'a battue.
Quand elles se furent enfermées, Nana, qui ne s'était pas
soulagée encore, fondit en larmes et raconta à vingt reprises la
saleté de Fontan. Satin l'écoutait avec complaisance, la
consolait, s'indignait plus fort qu'elle, tapant sur les hommes.
-- Oh! les cochons, oh! les cochons!... Vois-tu, n'en faut plus
de ces cochons-là!
Puis, elle aida Nana à se déshabiller, elle eut autour d'elle des
airs de petite femme prévenante et soumise. Elle répétait avec
câlinerie:
-- Couchons-nous vite, mon chat. Nous serons mieux... Ah! que
tu es bête de te faire de la bile! Je te dis que ce sont des
salauds! Ne pense plus à eux... Moi, je t'aime bien. Ne pleure
pas, fais ça pour ta petite chérie.
Et, dans le lit, elle prit tout de suite Nana entre ses bras,
afin de la calmer. Elle ne voulait plus entendre le nom de
Fontan; chaque fois qu'il revenait sur les lèvres de son amie,
elle l'y arrêtait d'un baiser, avec une jolie moue de colère, les
cheveux dénoués, d'une beauté enfantine et noyée
d'attendrissement. Alors, peu à peu, dans cette étreinte si
douce, Nana essuya ses larmes. Elle était touchée, elle rendait
à Satin ses caresses. Lorsque deux heures sonnèrent, la bougie
brûlait encore; toutes deux avaient de légers rires étouffés,
avec des paroles d'amour.
Mais, brusquement, à un vacarme qui monta dans l'hôtel, Satin se
leva, demi-nue, prêtant l'oreille.
-- La police! dit-elle toute blanche. Ah! nom d'un chien! pas
de chance!... Nous sommes foutues!
Vingt fois, elle avait conté les descentes que les agents
faisaient dans les hôtels. Et justement, cette nuit-là, en se
réfugiant rue de Laval, ni l'une ni l'autre ne s'était méfiée.
Au mot de police, Nana avait perdu la tête. Elle sauta du lit,
courut à travers la chambre, ouvrit la fenêtre, de l'air égaré
d'une folle qui va se précipiter. Mais, heureusement, la petite
cour était vitrée; un grillage en fil de fer se trouvait là, de
plain-pied. Alors, elle n'hésita point, elle enjamba l'appui et
disparut dans le noir, la chemise volante, les cuisses à l'air de
la nuit.
-- Reste donc, répétait Satin effrayée. Tu vas te tuer.
Puis, comme on cognait à la porte, elle fut bonne fille,
repoussant la fenêtre, jetant les vêtements de son amie au fond
d'une armoire. Déjà elle s'était résignée, en se disant qu'après
tout, si on la mettait en carte, elle n'aurait plus cette bête de
peur. Elle joua la femme écrasée de sommeil, bâilla, parlementa,
finit par ouvrir à un grand gaillard, la barbe sale, qui lui dit:
-- Montrez vos mains... Vous n'avez pas de piqûres, vous ne
travaillez pas. Allons, habillez-vous.
-- Mais je ne suis pas couturière, je suis brunisseuse, déclara
Satin avec effronterie.
D'ailleurs, elle s'habilla docilement, sachant qu'il n'y avait
pas de discussion possible. Des cris s'élevaient dans l'hôtel,
une fille se cramponnait aux portes, refusant de marcher; une
autre, qui était couchée avec un amant, et dont celui-ci
répondait, faisait la femme honnête outragée, parlait d'intenter
un procès au préfet de police. Pendant près d'une heure, ce fut
un bruit de gros souliers sur les marches, des portes ébranlées à
coups de poing, des querelles aiguës s'étouffant dans des
sanglots, des glissements de jupes frôlant les murs, tout le
réveil brusque et le départ effaré d'un troupeau de femmes,
brutalement emballées par trois agents, sous la conduite d'un
petit commissaire blond, très poli. Puis, l'hôtel retomba à un
grand silence.
Personne ne l'avait vendue, Nana était sauvée. Elle rentra à
tâtons dans la chambre, grelottante, morte de peur. Ses pieds
nus saignaient, déchirés par le grillage. Longtemps, elle resta
assise au bord du lit, écoutant toujours. Vers le matin,
pourtant, elle s'endormit. Mais, à huit heures, lorsqu'elle
s'éveilla, elle se sauva de l'hôtel et courut chez sa tante.
Quand madame Lerat, qui justement prenait son café au lait avec
Zoé, l'aperçut à cette heure, faite comme une souillon, la figure
renversée, elle comprit tout de suite.
-- Hein? ça y est! cria-t-elle. Je t'avais bien dit qu'il
t'enlèverait la peau du ventre... Allons, entre, tu seras
toujours bien reçue chez moi.
Zoé s'était levée, murmurant avec une familiarité respectueuse:
-- Enfin, madame nous est rendue... J'attendais madame.
Mais madame Lerat voulut que Nana embrassât tout de suite
Louiset, parce que, disait-elle, c'était son bonheur, à cet
enfant, que la sagesse de sa mère. Louiset dormait encore,
maladif, le sang pauvre. Et, lorsque Nana se pencha sur sa face
blanche et scrofuleuse, tous ses embêtements des derniers mois la
reprirent à la gorge et l'étranglèrent.
-- Oh! mon pauvre petit, mon pauvre petit! bégaya-t-elle dans
une dernière crise de sanglots.