娜娜· Kabanata 11

Kabanata Kabanata 11 · Chapter XI

. Chapter XI

Ce dimanche-là, par un ciel orageux des premières chaleurs de

juin, on courait le Grand Prix de Paris au bois de Boulogne. Le

matin, le soleil s'était levé dans une poussière rousse. Mais,

vers onze heures, au moment où les voitures arrivaient à

l'hippodrome de Longchamp, un vent du sud avait balayé les

nuages; des vapeurs grises s'en allaient en longues déchirures,

des trouées d'un bleu intense s'élargissaient d'un bout à l'autre

de l'horizon. Et, dans les coups de soleil qui tombaient entre

deux nuées, tout flambait brusquement, la pelouse peu à peu

emplie d'une cohue d'équipages, de cavaliers et de piétons, la

piste encore vide, avec la guérite du juge, le poteau d'arrivée,

les mâts des tableaux indicateurs, puis en face, au milieu de

l'enceinte du pesage, les cinq tribunes symétriques, étageant

leurs galeries de briques et de charpentes. Au-delà, la vaste

plaine s'aplatissait, se noyait dans la lumière de midi, bordée

de petits arbres, fermée à l'ouest par les coteaux boisés de

Saint-Cloud et de Suresnes, que dominait le profil sévère du mont

Valérien.

Nana, passionnée, comme si le Grand Prix allait décider de sa

fortune, voulut se placer contre la barrière, à côté du poteau

d'arrivée. Elle était venue de très bonne heure, une des

premières, dans son landau garni d'argent, attelé à la Daumont de

quatre chevaux blancs magnifiques, un cadeau du comte Muffat.

Quand elle avait paru à l'entrée de la pelouse, avec deux

postillons trottant sur les chevaux de gauche, et deux valets de

pied, immobiles derrière la voiture, une bousculade s'était

produite parmi la foule, comme au passage d'une reine. Elle

portait les couleurs de l'écurie Vandeuvres, bleu et blanc, dans

une toilette extraordinaire: le petit corsage et la tunique de

soie bleue collant sur le corps, relevés derrière les reins en un

pouf énorme, ce qui dessinait les cuisses d'une façon hardie, par

ces temps de jupes ballonnées; puis, la robe de satin blanc, les

manches de satin blanc, une écharpe de satin blanc en sautoir, le

tout orné d'une guipure d'argent que le soleil allumait. Avec

ça, crânement, pour ressembler davantage à un jockey, elle

s'était posé une toque bleue à plume blanche sur son chignon,

dont les mèches jaunes lui coulaient au milieu du dos, pareilles

à une énorme queue de poils roux.

Midi sonnait. C'était plus de trois heures à attendre, pour la

course du Grand Prix. Lorsque le landau se fut rangé contre la

barrière, Nana se mit à l'aise, comme chez elle. Elle avait eu

le caprice d'amener Bijou et Louiset. Le chien, couché dans ses

jupes, tremblait de froid, malgré la chaleur; tandis que

l'enfant, attifé de rubans et de dentelles, avait une pauvre

petite figure de cire, muette, pâlie par le grand air.

Cependant, la jeune femme, sans s'inquiéter des voisins, causait

très haut avec Georges et Philippe Hugon, assis devant elle, sur

l'autre banquette, parmi un tel tas de bouquets, des roses

blanches et des myosotis bleus, qu'ils disparaissaient jusqu'aux

épaules.

-- Alors, disait-elle, comme il m'assommait, je lui ai montré la

porte... Et voilà deux jours qu'il boude.

Elle parlait de Muffat, seulement elle n'avouait pas aux jeunes

gens la vraie cause de cette première querelle. Un soir, il

avait trouvé dans sa chambre un chapeau d'homme, une toquade

bête, un passant ramené par ennui.

-- Vous ne savez pas comme il est drôle, continua-t-elle,

s'amusant des détails qu'elle donnait. Au fond, c'est un cagot

fini... Ainsi, il dit sa prière tous les soirs. Parfaitement.

il croit que je ne m'aperçois de rien, parce que je me couche la

première, ne voulant pas le gêner; mais je le guigne de l'oeil,

il bredouille, il fait son signe de croix en se tournant pour

m'enjamber et aller se mettre au fond...

-- Tiens! c'est malin, murmura Philippe. Avant et après, alors?

Elle eut un beau rire.

-- Oui, c'est ça, avant et après. Quand je m'endors, je l'entends

de nouveau qui bredouille... Mais ce qui devient embêtant, c'est

que nous ne pouvons plus nous disputer, sans qu'il retombe dans

les curés. Moi, j'ai toujours eu de la religion. Sans doute,

blaguez si vous voulez, ça ne m'empêchera pas de croire ce que je

crois... Seulement, il est trop raseur, il sanglote, il parle de

ses remords. Ainsi, avant-hier, après notre attrapage, il a eu

une vraie crise, je n'étais pas rassurée du tout...

Mais elle s'interrompit pour dire:

-- Regardez donc, voilà les Mignon qui arrivent. Tiens! ils ont

amené les enfants... Sont-ils fagotés, ces petits!

Les Mignon étaient dans un landau aux couleurs sévères, un luxe

cossu de bourgeois enrichis. Rose, en robe de soie grise, garnie

de bouillonnés et de noeuds rouges, souriait, heureuse de la joie

d'Henri et de Charles, assis sur la banquette de devant, engoncés

dans leurs tuniques trop larges de collégien. Mais, quand le

landau fut venu se ranger près de la barrière, et qu'elle aperçut

Nana triomphante au milieu de ses bouquets, avec ses quatre

chevaux et sa livrée, elle pinça les lèvres, très raide, tournant

la tête. Mignon, au contraire, la mine fraîche, l'oeil gai,

envoya un salut de la main. Lui, par principe, restait en dehors

des querelles de femmes.

-- A propos, reprit Nana, connaissez-vous un petit vieux bien

propre, avec des dents mauvaises?... Un monsieur Venot... Il

est venu me voir ce matin.

-- Monsieur Venot, dit Georges stupéfait. Pas possible! C'est un

jésuite.

-- Précisément, j'ai flairé ça. Oh! vous n'avez pas idée de la

conversation! Ç'a été d'un drôle!... Il m'a parlé du comte, de

son ménage désuni, me suppliant de rendre le bonheur à une

famille... Très poli d'ailleurs, très souriant... Alors, moi,

je lui ai répondu que je ne demandais pas mieux, et je me suis

engagée à remettre le comte avec sa femme... Vous savez, ce

n'est pas une blague, je serais enchantée de les voir tous

heureux, ces gens! Puis, ça me soulagerait, car il y a des

jours, vrai! où il m'assomme.

Sa lassitude des derniers mois lui échappait dans ce cri de son

coeur. Avec ça, le comte paraissait avoir de gros embarras

d'argent; il était soucieux, le billet signé à Labordette

menaçait de n'être pas payé.

-- Justement, la comtesse est là-bas, dit Georges, dont les

regards parcouraient les tribunes.

-- Où donc? s'écria Nana. A-t-il des yeux, ce bébé!... Tenez

mon ombrelle, Philippe.

Mais Georges, d'un mouvement brusque, avait devancé son frère,

ravi de porter l'ombrelle de soie bleue à frange d'argent. Nana

promenait une énorme jumelle.

-- Ah! oui, je la vois, dit-elle enfin. Dans la tribune de

droite, près d'un pilier, n'est-ce pas? Elle est en mauve, avec

sa fille en blanc, à côté d'elle... Tiens! Daguenet qui va les

saluer.

Alors, Philippe parla du prochain mariage de Daguenet avec cette

perche d'Estelle. C'était une chose faite, on publiait les bans.

La comtesse résistait d'abord; mais le comte, disait-on, avait

imposé sa volonté. Nana souriait.

-- Je sais, je sais, murmura-t-elle. Tant mieux pour Paul. C'est

un gentil garçon, il mérite ça.

Et, se penchant vers Louiset:

-- Tu t'amuses, dis?... Quelle mine sérieuse!

L'enfant, sans un sourire, regardait tout ce monde, l'air très

vieux, comme plein de réflexions tristes sur ce qu'il voyait.

Bijou, chassé des jupes de la jeune femme qui remuait beaucoup,

était allé trembler contre le petit.

Cependant, la pelouse s'emplissait. Des voitures,

continuellement, arrivaient par la porte de la Cascade, en une

file compacte, interminable. C'étaient de grands omnibus, la

Pauline partie du boulevard des Italiens, chargée de ses

cinquante voyageurs, et qui allait se ranger à droite des

tribunes; puis, des dog-cart, des victorias, des landaus d'une

correction superbe, mêlés à des fiacres lamentables que des

rosses secouaient; et des four-in-hand, poussant leurs quatre

chevaux, et des mail-coach, avec les maîtres en l'air, sur les

banquettes, laissant à l'intérieur les domestiques garder les

paniers de champagne; et encore des araignées dont les roues

immenses jetaient un éblouissement d'acier, des tandems légers,

fins comme des pièces d'horlogerie, qui filaient au milieu d'un

bruit de grelots. Par moments, un cavalier passait, un flot de

piétons courait, effaré, à travers les équipages. Sur l'herbe,

tout d'un coup, le roulement lointain qui venait des allées du

Bois cessait dans un frôlement sourd; on n'entendait plus que le

brouhaha de la foule croissante, des cris, des appels, des

claquements de fouet, envolés dans le plein air. Et, lorsque le

soleil, sous les coups de vent, reparaissait au bord d'un nuage,

une traînée d'or courait, allumait les harnais et les panneaux

vernis, incendiait les toilettes; tandis que, dans cette

poussière de clarté, les cochers, très hauts sur leurs sièges,

flambaient avec leurs grands fouets.

Mais Labordette descendait d'une calèche où Gaga, Clarisse et

Blanche de Sivry lui avaient réservé une place. Comme il se

hâtait pour traverser la piste et entrer dans l'enceinte du

pesage, Nana le fit appeler par Georges. Puis, quand il fut là:

-- A combien suis-je? demanda-t-elle en riant.

Elle voulait parler de Nana, la pouliche, cette Nana qui s'était

laissé battre honteusement dans le prix de Diane, et qui même, en

avril et en mai derniers, n'avait pas été placée, en courant le

prix Des Cars et la Grande Poule des Produits, gagnés par

Lusignan, l'autre cheval de l'écurie Vandeuvres. Du coup,

Lusignan était passé grand favori; depuis la veille, on le

prenait couramment à deux contre un.

-- Toujours à cinquante, répondit Labordette.

-- Diable! je ne vaux pas cher, reprit Nana, que cette

plaisanterie amusait. Alors, je ne me prends pas... Non,

fichtre! je ne mets pas un louis sur moi.

Labordette, très pressé, repartait; mais elle le rappela. Elle

voulait un conseil. Lui, qui gardait des relations dans le monde

des entraîneurs et des jockeys, avait des renseignements

particuliers sur les écuries. Vingt fois déjà ses pronostics

s'étaient réalisés. Le roi des tipsters, comme on le nommait.

-- Voyons, quels chevaux dois-je prendre? répétait la jeune

femme. A combien est l'Anglais?

-- Spirit? à trois... Valerio II, à trois également... Puis,

tous les autres, Cosinus à vingt-cinq, Hasard à quarante, Boum à

trente, Pichenette à trente-cinq, Frangipane à dix...

-- Non, je ne parie pas pour l'Anglais, moi. Je suis patriote...

Hein? peut-être Valerio II; le duc de Corbreuse avait l'air

rayonnant tout à l'heure... Eh! non! après tout. Cinquante

louis sur Lusignan, qu'en dis-tu?

Labordette la regardait d'un air singulier. Elle se pencha, elle

l'interrogea à voix basse, car elle savait que Vandeuvres le

chargeait de prendre pour lui aux bookmakers, afin de parier plus

à l'aise. S'il avait appris quelque chose, il pouvait bien le

dire. Mais Labordette, sans s'expliquer, la décida à s'en

remettre à son flair; il placerait ses cinquante louis comme il

l'entendrait, et elle ne s'en repentirait pas.

-- Tous les chevaux que tu voudras! cria-t-elle gaiement, en le

laissant aller; mais pas de Nana, c'est une rosse!

Ce fut un accès de fou rire dans la voiture. Les jeunes gens

trouvaient le mot très drôle; tandis que Louiset, sans

comprendre, levait ses yeux pâles vers sa mère, dont les éclats

de voix le surprenaient. Labordette, d'ailleurs, ne put encore

s'échapper. Rose Mignon lui avait fait un signe; et elle lui

donnait des ordres, il inscrivait des chiffres sur un calepin.

Puis, ce furent Clarisse et Gaga qui le rappelèrent, pour changer

leurs paris; elles avaient entendu des mots dans la foule, elles

ne voulaient plus de Valerio II et prenaient Lusignan; lui,

impassible, écrivait. Enfin, il se sauva, on le vit qui

disparaissait, de l'autre côté de la piste, entre deux tribunes.

Les voitures arrivaient toujours. Maintenant, elles se

rangeaient sur une cinquième file, s'élargissant le long de la

barrière en une masse profonde, toute bariolée par les taches

claires des chevaux blancs. Puis, au-delà, c'était une débandade

d'autres voitures, isolées, comme échouées dans l'herbe, un

pêle-mêle de roues, d'attelages jetés en tous sens, côte à côte,

de biais, en travers, tête contre tête. Et, sur les nappes de

gazon restées libres, les cavaliers trottaient, les gens à pied

mettaient des groupes noirs continuellement en marche. Au-dessus

de ce champ de foire, dans la chinure brouillée de la foule, les

buvettes haussaient leurs tentes de toile grise, que les coups de

soleil blanchissaient. Mais la bousculade, des tas de monde, des

remous de chapeaux, avait surtout lieu autour des bookmakers,

montés dans des voitures découvertes, gesticulant comme des

dentistes, avec leurs cotes près d'eux, collées sur de hautes

planches.

-- C'est bête tout de même, de ne pas savoir pour quel cheval on

parie, disait Nana. Faut que je risque quelques louis moi-même.

Elle s'était mise debout pour choisir un bookmaker qui eût une

bonne figure. Cependant, elle oublia son désir, en apercevant

toute une foule de sa connaissance. Outre les Mignon, outre

Gaga, Clarisse et Blanche, il y avait là, à droite, à gauche, en

arrière, au milieu de la masse des voitures qui maintenant

emprisonnait son landau, Tatan Néné en compagnie de Maria Blond

dans une victoria, Caroline Héquet avec sa mère et deux messieurs

dans une calèche, Louise Violaine toute seule, conduisant

elle-même un petit panier enrubanné aux couleurs de l'écurie

Méchain, orange et vert, Léa de Horn sur une banquette haute de

mail-coach, où une bande de jeunes gens faisait un vacarme. Plus

loin, dans un huit-ressorts d'une tenue aristocratique, Lucy

Stewart, en robe de soie noire très simple, prenait des airs de

distinction, à côté d'un grand jeune homme qui portait l'uniforme

des aspirants de marine. Mais ce qui stupéfia Nana, ce fut de

voir arriver Simonne dans un tandem que Steiner conduisait, avec

un laquais derrière, immobile, les bras croisés; elle était

éblouissante, toute en satin blanc, rayé de jaune, couverte de

diamants depuis la ceinture jusqu'au chapeau; tandis que le

banquier, allongeant un fouet immense, lançait les deux chevaux

attelés en flèche, le premier un petit alezan doré, au trot de

souris, le second un grand bai brun, un stepper, qui trottait les

jambes hautes.

-- Bigre! dit Nana, ce voleur de Steiner vient donc une fois

encore de nettoyer la Bourse!... Hein? Simonne a-t-elle un

chic! C'est trop, on va l'empoigner.

Pourtant, elle échangea un salut, de loin. Elle agitait la main,

elle souriait, se tournait, n'oubliait personne pour se faire

voir de tous. Et elle continuait de causer.

-- Mais c'est son fils que Lucy traîne avec elle! Il est gentil,

en uniforme... Voilà donc pourquoi elle prend son air! Vous

savez qu'elle a peur de lui et qu'elle se fait passer pour une

actrice... Pauvre jeune homme, tout de même! il ne semble pas

se douter.

-- Bah! murmura Philippe en riant, quand elle voudra, elle lui

trouvera une héritière en province.

Nana se taisait. Elle venait d'apercevoir, au plus épais des

équipages, la Tricon. Arrivée dans un fiacre, d'où elle ne

voyait rien, la Tricon était tranquillement montée sur le siège

du cocher. Et, là-haut, redressant sa grande taille, avec sa

figure noble aux longues anglaises, elle dominait la foule, elle

semblait régner sur son peuple de femmes. Toutes lui souriaient,

discrètement. Elle, supérieure, affectait de ne pas les

connaître. Elle n'était pas là pour travailler, elle suivait les

courses par plaisir, joueuse enragée, ayant la passion des

chevaux.

-- Tiens! cet idiot de la Faloise! dit Georges tout à coup.

Ce fut un étonnement. Nana ne reconnaissait plus son la Faloise.

Depuis qu'il avait hérité, il était devenu d'un chic

extraordinaire. Le col brisé, vêtu d'une étoffe de couleur

tendre qui collait à ses maigres épaules, coiffé de petits

bandeaux, il affectait un dandinement de lassitude, une voix

molle, avec des mots d'argot, des phrases qu'il ne se donnait pas

la peine de finir.

-- Mais il est très bien! déclara Nana, séduite.

Gaga et Clarisse avaient appelé la Faloise, se jetant à sa tête,

tâchant de le reprendre. Il les quitta tout de suite, avec un

déhanchement de blague et de dédain. Nana l'éblouit, il

accourut, se tint sur le marchepied de la voiture; et, comme elle

le plaisantait au sujet de Gaga, il murmura:

-- Ah! non, fini, la vieille garde! Faut plus me la faire! Et

puis, vous savez, c'est vous, maintenant, ma Juliette...

Il avait mis la main sur son coeur. Nana riait beaucoup de cette

déclaration si brusque, en plein air. Mais elle reprit:

-- Dites donc, ce n'est pas tout ça. Vous me faites oublier que

je veux parier... Georges, tu vois ce bookmaker, là-bas, le gros

rouge, avec des cheveux crépus. Il a une tête de sale canaille

qui me plaît... Tu vas aller lui prendre... Hein? que peut-on

bien lui prendre?

-- Moi, pas patriote, oh! non! bégayait la Faloise, moi, tout

sur l'Anglais... Très chic, si l'Anglais gagne! à Chaillot, les

Français!

Nana fut scandalisée. Alors, on discuta les mérites des chevaux.

La Faloise, pour affecter d'être très au courant, les traitait

tous de rosses. Frangipane, au baron Verdier, était par The

Truth et Lenore; un grand bai, qui aurait eu des chances, si on

ne l'avait pas fourbu à l'entraînement. Quant à Valerio II, de

l'écurie Corbreuse, il n'était pas prêt, il avait eu des

tranchées en avril; oh! on cachait ça, mais lui en était sûr,

parole d'honneur! Et il finit par conseiller Hasard, un cheval

de l'écurie Méchain, le plus défectueux de tous, dont personne ne

voulait. Fichtre! Hasard, une forme superbe, et une action!

Voilà une bête qui allait surprendre son monde!

-- Non, dit Nana. Je vais mettre dix louis sur Lusignan et cinq

sur Boum.

Du coup, la Faloise éclata.

-- Mais, ma chère, infect, Boum! Prenez pas ça! Gasc lui-même

lâche son cheval... Et votre Lusignan, jamais! Des blagues!

Par Lamb et Princess, songez donc! Jamais, par Lamb et Princess!

tous trop courts de jambes!

Il s'étranglait. Philippe fit remarquer que pourtant Lusignan

avait gagné le prix Des Cars et la Grande Poule des Produits.

Mais l'autre repartit. Qu'est-ce que ça prouvait? Rien du tout.

Au contraire, il fallait se défier. Et, d'ailleurs, c'était

Gresham qui montait Lusignan; alors, qu'on lui fichât la paix!

Gresham avait la guigne, jamais il n'arrivait.

Et, d'un bout à l'autre de la pelouse, la discussion qui

s'élevait dans le landau de Nana semblait s'élargir. Des voix

glapissantes montaient, la passion du jeu soufflait, allumant les

visages, détraquant les gestes; tandis que les bookmakers,

perchés sur leurs voitures, criaient des cotes, inscrivaient des

chiffres, furieusement. Il n'y avait là que le fretin des

parieurs, les forts paris se faisaient dans l'enceinte du pesage;

et c'était une âpreté des petites bourses risquant cent sous,

toutes les convoitises étalées pour un gain possible de quelques

louis. En somme, la grande bataille se livrait entre Spirit et

Lusignan. Des Anglais, reconnaissables, se promenaient parmi les

groupes, comme chez eux, la face enflammée, triomphant déjà.

Bramah, un cheval de lord Reading, avait gagné le Grand Prix,

l'année précédente: défaite dont les coeurs saignaient encore.

Cette année, ce serait un désastre, si la France était battue de

nouveau. Aussi toutes ces dames se passionnaient-elles, par

orgueil national. L'écurie Vandeuvres devenait le rempart de

notre honneur, on poussait Lusignan, on le défendait, on

l'acclamait. Gaga, Blanche, Caroline et les autres pariaient

pour Lusignan. Lucy Stewart s'abstenait, à cause de son fils;

mais le bruit courait que Rose Mignon avait donné commission à

Labordette pour deux cents louis. Seule, la Tricon, assise près

de son cocher, attendait la dernière minute; très froide au

milieu des querelles, dominant le tapage croissant où les noms

des chevaux revenaient, dans des phrases vives de Parisiens,

mêlées aux exclamations gutturales des Anglais, elle écoutait,

elle prenait des notes, d'un air de majesté.

-- Et Nana? dit Georges. Personne n'en demande?

Personne n'en demandait, en effet; on n'en parlait même pas.

L'outsider de l'écurie Vandeuvres disparaissait dans la

popularité de Lusignan. Mais la Faloise leva les bras en l'air,

disant:

-- J'ai une inspiration... Je mets un louis sur Nana.

-- Bravo! je mets deux louis, dit Georges.

-- Moi, trois louis, ajouta Philippe.

Et ils montèrent, ils firent leur cour, plaisamment, lançant des

chiffres, comme s'ils s'étaient disputé Nana aux enchères. La

Faloise parlait de la couvrir d'or. D'ailleurs, tout le monde

devait mettre, on allait racoler des parieurs. Mais, comme les

trois jeunes gens s'échappaient, pour faire de la propagande,

Nana leur cria:

-- Vous savez, je n'en veux pas, moi! Pour rien au monde!...

Georges, dix louis sur Lusignan et cinq sur Valerio II.

Cependant, ils s'étaient lancés. Égayée, elle les regardait se

couler entre les roues, se baisser sous les têtes des chevaux,

battre la pelouse entière. Dès qu'ils reconnaissaient quelqu'un

dans une voiture, ils accouraient, ils poussaient Nana. Et

c'étaient de grands éclats de rire qui passaient sur la foule,

lorsque parfois ils se retournaient, triomphants, indiquant des

nombres avec le doigt, tandis que la jeune femme, debout, agitait

son ombrelle. Pourtant, ils faisaient d'assez pauvre besogne.

Quelques hommes se laissaient convaincre; par exemple, Steiner,

que la vue de Nana remuait, risqua trois louis. Mais les femmes

refusaient, absolument. Merci, pour perdre à coup sûr! Puis, ce

n'était pas pressé de travailler au succès d'une sale fille qui

les écrasait toutes, avec ses quatre chevaux blancs, ses

postillons, son air d'avaler le monde. Gaga et Clarisse, très

pincées, demandèrent à la Faloise s'il se fichait d'elles. Quand

Georges, hardiment, se présenta devant le landau des Mignon,

Rose, outrée, tourna la tête, sans répondre. Il fallait être une

jolie ordure, pour laisser donner son nom à un cheval! Au

contraire, Mignon suivit le jeune homme, l'air amusé, disant que

les femmes portaient toujours bonheur.

-- Eh bien? demanda Nana, quand les jeunes gens revinrent, après

une longue visite aux bookmakers.

-- Vous êtes à quarante, dit la Faloise.

-- Comment? à quarante! cria-t-elle, stupéfaite. J'étais à

cinquante... Que se passe-t-il?

Labordette, justement, avait reparu. On fermait la piste, une

volée de cloche annonçait la première course. Et, dans le

brouhaha d'attention, elle le questionna sur cette hausse brusque

de la cote. Mais il répondit évasivement; sans doute des

demandes s'étaient produites. Elle dut se contenter de cette

explication. D'ailleurs, Labordette, l'air préoccupé, lui

annonça que Vandeuvres allait venir, s'il pouvait s'échapper.

La course s'achevait, comme inaperçue dans l'attente du Grand

Prix, lorsqu'un nuage creva sur l'Hippodrome. Depuis un instant,

le soleil avait disparu, un jour livide assombrissait la foule.

Le vent se leva, ce fut un brusque déluge, des gouttes énormes,

des paquets d'eau qui tombaient. il y eut une minute de

confusion, des cris, des plaisanteries, des jurements, au milieu

du sauve-qui-peut des piétons galopant et se réfugiant sous les

tentes des buvettes. Dans les voitures, les femmes tâchaient de

s'abriter, tenaient à deux mains leurs ombrelles, pendant que les

laquais effarés couraient aux capotes. Mais l'averse cessait

déjà, le soleil resplendissait dans la poussière de pluie qui

volait encore. Une déchirure bleue s'ouvrait derrière la nuée,

emportée au-dessus du Bois. Et c'était comme une gaieté du ciel,

soulevant les rires des femmes rassurées; tandis que la nappe

d'or, dans l'ébrouement des chevaux, dans la débandade et

l'agitation de cette foule trempée qui se secouait, allumait la

pelouse toute ruisselante de gouttes de cristal.

-- Ah! ce pauvre Louiset! dit Nana. Es-tu beaucoup mouillé, mon

chéri?

Le petit, sans parler, se laissa essuyer les mains. La jeune

femme avait pris son mouchoir. Elle tamponna ensuite Bijou, qui

tremblait plus fort. Ce ne serait rien, quelques taches sur le

satin blanc de sa toilette; mais elle s'en fichait. Les

bouquets, rafraîchis, avaient un éclat de neige; et elle en

respirait un, heureuse, mouillant ses lèvres comme dans de la

rosée.

Cependant, ce coup de pluie avait brusquement empli les tribunes.

Nana regardait avec sa jumelle. A cette distance, on distinguait

seulement une masse compacte et brouillée, entassée sur les

gradins, un fond sombre que les taches pâles des figures

éclairaient. Le soleil glissait par des coins de toiture,

écornait la foule assise d'un angle de lumière, où les toilettes

semblaient déteindre. Mais Nana s'amusait surtout des dames que

l'averse avait chassées des rangées de chaises, alignées sur le

sable, au pied des tribunes. Comme l'entrée de l'enceinte du

pesage était absolument interdite aux filles, Nana faisait des

remarques pleines d'aigreur sur toutes ces femmes comme il faut,

qu'elle trouvait fagotées, avec de drôles de têtes.

Une rumeur courut, l'impératrice entrait dans la petite tribune

centrale, un pavillon en forme de chalet, dont le large balcon

était garni de fauteuils rouges.

-- Mais c'est lui! dit Georges. Je ne le croyais pas de service,

cette semaine.

La figure raide et solennelle du comte Muffat avait paru derrière

l'impératrice. Alors, les jeunes gens plaisantèrent, regrettant

que Satin ne fût pas là, pour aller lui taper sur le ventre.

Mais Nana rencontra au bout de sa jumelle la tête du prince

d'Écosse, dans la tribune impériale.

-- Tiens! Charles! cria-t-elle.

Elle le trouvait engraissé. En dix-huit mois, il s'était élargi.

Et elle donna des détails: oh! un gaillard bâti solidement.

Autour d'elle, dans les voitures de ces dames, on chuchotait que

le comte l'avait lâchée. C'était toute une histoire. Les

Tuileries se scandalisaient de la conduite du chambellan, depuis

qu'il s'affichait. Alors, pour garder sa situation, il venait de

rompre. La Faloise, carrément, rapporta cette histoire à la

jeune femme, s'offrant de nouveau, en l'appelant «sa Juliette».

Mais elle eut un beau rire, elle dit:

-- Cet imbécile... Vous ne le connaissez pas; je n'ai qu'à faire

pst! pour qu'il lâche tout.

Depuis un instant, elle examinait la comtesse Sabine et Estelle.

Daguenet était encore près de ces dames. Fauchery, qui arrivait,

dérangeait le monde pour les saluer; et lui aussi restait là,

l'air souriant. Alors, elle continua, en montrant les tribunes

d'un geste dédaigneux:

-- Puis, vous savez, ces gens ne m'épatent plus, moi!... Je les

connais trop. Faut voir ça au déballage!... Plus de respect!

fini le respect! Saleté en bas, saleté en haut, c'est toujours

saleté et compagnie... Voilà pourquoi je ne veux pas qu'on

m'embête.

Et son geste s'élargissait, montrant des palefreniers qui

amenaient les chevaux sur la piste, jusqu'à la souveraine causant

avec Charles, un prince, mais un salaud de même.

-- Bravo, Nana!... Très chic, Nana!... cria la Faloise

enthousiasmé.

Des coups de cloche se perdaient dans le vent, les courses

continuaient. On venait de courir le prix d'Ispahan, que

Berlingot, un cheval de l'écurie Méchain, avait gagné. Nana

rappela Labordette, pour demander des nouvelles de ses cent

louis; il se mit à rire, il refusa de lui faire connaître ses

chevaux, afin de ne pas déranger la chance, disait-il. Son

argent était bien placé, elle verrait tout à l'heure. Et comme

elle lui avouait ses paris, dix louis sur Lusignan et cinq sur

Valerio II, il haussa les épaules, ayant l'air de dire que les

femmes faisaient quand même des bêtises. Cela l'étonna, elle ne

comprenait plus.

A ce moment, la pelouse s'animait davantage. Des lunchs

s'organisaient en plein air, en attendant le Grand Prix. On

mangeait, on buvait plus encore, un peu partout, sur l'herbe, sur

les banquettes élevées des four-in-hand et des mail-coach, dans

les victorias, les coupés, les landaus. C'était un étalage de

viandes froides, une débandade de paniers de champagne, qui

sortaient des caissons, aux mains des valets de pied. Les

bouchons partaient avec de faibles détonations, emportées par le

vent; des plaisanteries se répondaient, des bruits de verres qui

se brisaient mettaient des notes fêlées dans cette gaieté

nerveuse. Gaga et Clarisse faisaient avec Blanche un repas

sérieux, mangeant des sandwichs sur une couverture étalée, dont

elles couvraient leurs genoux. Louise Violaine, descendue de son

panier, avait rejoint Caroline Héquet; et, à leurs pieds, dans le

gazon, des messieurs installaient une buvette, où venaient boire

Tatan, Maria, Simonne et les autres; tandis que, près de là, en

l'air, on vidait des bouteilles sur le mail-coach de Léa de Horn,

toute une bande se grisant dans le soleil, avec des bravades et

des poses, au-dessus de la foule. Mais bientôt on se pressa

surtout devant le landau de Nana. Debout, elle s'était mise à

verser des verres de champagne aux hommes qui la saluaient. L'un

des valets de pied, François, passait les bouteilles, pendant que

la Faloise, tâchant d'attraper une voix canaille, lançait un

boniment.

-- Approchez, messieurs... C'est pour rien... Tout le monde en

aura.

-- Taisez-vous donc, mon cher, finit par dire Nana. Nous avons

l'air de saltimbanques.

Elle le trouvait bien drôle, elle s'amusait beaucoup. Un

instant, elle eut l'idée d'envoyer par Georges un verre de

champagne à Rose Mignon, qui affectait de ne pas boire. Henri et

Charles s'ennuyaient à crever; ils auraient voulu du champagne,

les petits. Mais Georges but le verre, craignant une dispute.

Alors, Nana se souvint de Louiset, qu'elle oubliait derrière

elle. Peut-être avait-il soif; et elle le força à prendre

quelques gouttes de vin, ce qui le fit horriblement tousser.

-- Approchez, approchez, messieurs, répétait la Faloise. Ce n'est

pas deux sous, ce n'est pas un sou... Nous le donnons...

Mais Nana l'interrompit par une exclamation.

-- Eh! Bordenave, là-bas!... Appelez-le, oh! je vous en prie,

courez!

C'était Bordenave, en effet, se promenant les mains derrière le

dos, avec un chapeau que le soleil rougissait, et une redingote

graisseuse, blanchie aux coutures; un Bordenave décati par la

faillite, mais quand même furieux, étalant sa misère parmi le

beau monde, avec la carrure d'un homme toujours prêt à violer la

fortune.

-- Bigre! quel chic! dit-il, lorsque Nana lui tendit la main, en

bonne fille.

Puis, après avoir vidé un verre de champagne, il eut ce mot de

profond regret:

-- Ah! si j'étais femme!... Mais, nom de Dieu! ça ne fait rien!

Veux-tu rentrer au théâtre? J'ai une idée, je loue la Gaîté,

nous claquons Paris à nous deux... Hein? tu me dois bien ça.

Et il resta, grognant, heureux pourtant de la revoir; car,

disait-il, cette sacrée Nana lui mettait du baume dans le coeur,

rien qu'à vivre devant lui. C'était sa fille, son vrai sang.

Le cercle grandissait. Maintenant, la Faloise versait, Philippe

et Georges racolaient des amis. Une poussée lente amenait peu à

peu la pelouse entière. Nana jetait à chacun un rire, un mot

drôle. Les bandes de buveurs se rapprochaient, tout le champagne

épars marchait vers elle, il n'y avait bientôt plus qu'une foule,

qu'un vacarme, autour de son landau; et elle régnait parmi les

verres qui se tendaient, avec ses cheveux jaunes envolés, son

visage de neige, baigné de soleil. Alors, au sommet, pour faire

crever les autres femmes qu'enrageait son triomphe, elle leva son

verre plein, dans son ancienne pose de Vénus victorieuse.

Mais quelqu'un la touchait par-derrière, et elle fut surprise, en

se retournant, d'apercevoir Mignon sur la banquette. Elle

disparut un instant, elle s'assit à son côté, car il venait lui

communiquer une chose grave. Mignon disait partout que sa femme

était ridicule d'en vouloir à Nana; il trouvait ça bête et

inutile.

-- Voici, ma chère, murmura-t-il. Méfie-toi, ne fais pas trop

enrager Rose... Tu comprends, j'aime mieux te prévenir... Oui,

elle a une arme, et comme elle ne t'a jamais pardonné l'affaire

de la _Petite Duchesse_...

-- Une arme, dit Nana, qu'est-ce que ça me fiche!

-- Écoute donc, c'est une lettre qu'elle a dû trouver dans la

poche de Fauchery, une lettre écrite à cette rosse de Fauchery

par la comtesse Muffat. Et, dame! là-dedans, c'est clair, ça y

est en plein... Alors, Rose veut envoyer la lettre au comte,

pour se venger de lui et de toi.

-- Qu'est-ce que ça me fiche! répéta Nana. C'est drôle, ça...

Ah! ça y est, avec Fauchery. Eh bien! tant mieux, elle

m'agaçait. Nous allons rire.

-- Mais non, je ne veux pas, reprit vivement Mignon. Un joli

scandale! Puis, nous n'avons rien à y gagner...

Il s'arrêta, craignant d'en trop dire. Elle s'écriait que, bien

sûr, elle n'irait pas repêcher une femme honnête. Mais, comme il

insistait, elle le regarda fixement. Sans doute il avait peur de

voir Fauchery retomber dans son ménage, s'il rompait avec la

comtesse; c'était ce que Rose voulait, tout en se vengeant, car

elle gardait une tendresse pour le journaliste. Et Nana devint

rêveuse, elle songeait à la visite de M. Venot, un plan poussait

en elle, tandis que Mignon tâchait de la convaincre.

-- Mettons que Rose envoie la lettre, n'est-ce pas? Il y a un

esclandre. Tu es mêlée là-dedans, on dit que tu es la cause de

tout... D'abord, le comte se sépare de sa femme...

-- Pourquoi ça, dit-elle, au contraire...

A son tour, elle s'interrompit. Elle n'avait pas besoin de

penser tout haut. Enfin, elle eut l'air d'entrer dans les vues

de Mignon, pour se débarrasser de lui; et, comme il lui

conseillait une soumission auprès de Rose, par exemple une petite

visite sur le champ de courses, devant tous, elle répondit

qu'elle verrait, qu'elle réfléchirait.

Un tumulte la fit se relever. Sur la piste, des chevaux

arrivaient, dans un coup de vent. C'était le prix de la Ville de

Paris, que gagnait Cornemuse. Maintenant, le Grand Prix allait

être couru, la fièvre augmentait, une anxiété fouettait la foule,

piétinant, ondulant, dans un besoin de hâter les minutes. Et, à

cette heure dernière, une surprise effarait les parieurs, la

hausse continue de la cote de Nana, l'outsider de l'écurie

Vandeuvres. Des messieurs revenaient à chaque instant avec une

cote nouvelle: Nana était à trente, Nana était à vingt-cinq, puis

à vingt, puis à quinze. Personne ne comprenait. Une pouliche

battue sur tous les hippodromes, une pouliche dont le matin pas

un parieur ne voulait à cinquante! Que signifiait ce brusque

affolement? Les uns se moquaient, en parlant d'un joli nettoyage

pour les nigauds qui donnaient dans cette farce. D'autres,

sérieux, inquiets, flairaient là-dessous quelque chose de louche.

Il y avait un coup peut-être. On faisait allusion à des

histoires, aux vols tolérés des champs de courses; mais cette

fois le grand nom de Vandeuvres arrêtait les accusations, et les

sceptiques l'emportaient, en somme, lorsqu'ils prédisaient que

Nana arriverait belle dernière.

-- Qui est-ce qui monte Nana? demanda la Faloise.

Justement, la vraie Nana reparaissait. Alors, ces messieurs

donnèrent à la question un sens malpropre, en éclatant d'un rire

exagéré. Nana saluait.

-- C'est Price, répondit-elle.

Et la discussion recommença. Price était une célébrité anglaise,

inconnue en France. Pourquoi Vandeuvres avait-il fait venir ce

jockey, lorsque Gresham montait Nana d'ordinaire? D'ailleurs, on

s'étonnait de le voir confier Lusignan à ce Gresham, qui

n'arrivait jamais, selon la Faloise. Mais toutes ces remarques

se noyaient dans les plaisanteries, les démentis, le brouhaha

d'un pêle-mêle d'opinions extraordinaire. On se remettait à

vider des bouteilles de champagne pour tuer le temps. Puis, un

chuchotement courut, les groupes s'écartèrent. C'était

Vandeuvres. Nana affecta d'être fâchée.

-- Eh bien! vous êtes gentil, d'arriver à cette heure!... Moi

qui brûle de voir l'enceinte du pesage.

-- Alors, venez, dit-il, il est temps encore. Vous ferez un tour.

J'ai justement sur moi une entrée pour dame.

Et il l'emmena à son bras, heureuse des regards jaloux dont Lucy,

Caroline et les autres la suivaient. Derrière elle, les fils

Hugon et la Faloise, restés dans le landau, continuaient à faire

les honneurs de son champagne. Elle leur criait qu'elle revenait

tout de suite.

Mais Vandeuvres, ayant aperçu Labordette, l'appela; et quelques

paroles brèves furent échangées.

-- Vous avez tout ramassé?

-- Oui.

-- Pour combien?

-- Quinze cents louis, un peu partout.

Comme Nana tendait curieusement l'oreille, ils se turent.

Vandeuvres, très nerveux, avait ses yeux clairs, allumés de

petites flammes, qui l'effrayaient la nuit, lorsqu'il parlait de

se faire flamber avec ses chevaux. En traversant la piste, elle

baissa la voix, elle le tutoya.

-- Dis donc, explique-moi... Pourquoi la cote de ta pouliche

monte-t-elle? Ça fait un boucan!

Il tressaillit, il laissa échapper:

-- Ah! ils causent... Quelle race, ces parieurs! Quand j'ai un

favori, ils se jettent tous dessus, et il n'y en a plus pour moi.

Puis, quand un outsider est demandé, ils clabaudent, ils crient

comme si on les écorchait.

-- C'est qu'il faudrait me prévenir, j'ai parié, reprit-elle.

Est-ce qu'elle a des chances?

Une colère soudaine l'emporta, sans raison.

-- Hein? fiche-moi la paix... Tous les chevaux ont des chances.

La cote monte, parbleu! parce qu'on en a pris. Qui? je ne sais

pas... J'aime mieux te laisser, si tu dois m'assommer avec tes

questions idiotes.

Ce ton n'était ni dans son tempérament ni dans ses habitudes.

Elle fut plus étonnée que blessée. Lui, d'ailleurs, restait

honteux; et, comme elle le priait sèchement d'être poli, il

s'excusa. Depuis quelque temps, il avait ainsi de brusques

changements d'humeur. Personne n'ignorait, dans le Paris galant

et mondain, qu'il jouait ce jour-là son dernier coup de cartes.

Si ses chevaux ne gagnaient pas, s'ils lui emportaient encore les

sommes considérables pariées sur eux, c'était un désastre, un

écroulement; l'échafaudage de son crédit, les hautes apparences

que gardait son existence minée par-dessous, comme vidée par le

désordre et la dette, s'abîmaient dans une ruine retentissante.

Et Nana, personne non plus ne l'ignorait, était la mangeuse

d'hommes qui avait achevé celui-là, venue la dernière dans cette

fortune ébranlée, nettoyant la place. On racontait des caprices

fous, de l'or semé au vent, une partie à Bade où elle ne lui

avait pas laissé de quoi payer l'hôtel, une poignée de diamants

jetée sur un brasier, un soir d'ivresse, pour voir si ça brûlait

comme du charbon. Peu à peu, avec ses gros membres, ses rires

canailles de faubourienne, elle s'était imposée à ce fils, si

appauvri et si fin, d'une antique race. A cette heure, il

risquait tout, si envahi par son goût du bête et du sale, qu'il

avait perdu jusqu'à la force de son scepticisme. Huit jours

auparavant, elle s'était fait promettre un château sur la côte

normande, entre Le Havre et Trouville; et il mettait son dernier

honneur à tenir parole. Seulement, elle l'agaçait, il l'aurait

battue, tant il la sentait stupide.

Le gardien les avait laissés entrer dans l'enceinte du pesage,

n'osant arrêter cette femme au bras du comte. Nana, toute

gonflée de poser enfin le pied sur cette terre défendue,

s'étudiait, marchait avec lenteur, devant les dames assises au

pied des tribunes. C'était, sur dix rangées de chaises, une

masse profonde de toilettes, mêlant leurs couleurs vives dans la

gaieté du plein air; des chaises s'écartaient, des cercles

familiers se formaient au hasard des rencontres, comme sous un

quinconce de jardin public, avec des enfants lâchés, courant d'un

groupe à un autre; et, plus haut, les tribunes étageaient leurs

gradins chargés de foule, où les étoffes claires se fondaient

dans l'ombre fine des charpentes. Nana dévisageait ces dames.

Elle affecta de regarder fixement la comtesse Sabine. Puis,

comme elle passait devant la tribune impériale, la vue de Muffat,

debout près de l'impératrice, dans sa raideur officielle,

l'égaya.

-- Oh! qu'il a l'air bête! dit-elle très haut à Vandeuvres.

Elle voulait tout visiter. Ce bout de parc, avec ses pelouses,

ses massifs d'arbres, ne lui semblait pas si drôle. Un glacier

avait installé un grand buffet près des grilles. Sous un

champignon rustique, couvert de chaume, des gens en tas

gesticulaient et criaient; c'était le ring. A côté, se

trouvaient des boxes vides; et, désappointée, elle y découvrit

seulement le cheval d'un gendarme. Puis, il y avait le paddock,

une piste de cent mètres de tour, où un garçon d'écurie promenait

Valerio II, encapuchonné. Et voilà! beaucoup d'hommes sur le

gravier des allées, avec la tache orange de leur carte à la

boutonnière, une promenade continue de gens dans les galeries

ouvertes des tribunes, ce qui l'intéressa une minute; mais, vrai!

ça ne valait pas la peine de se faire de la bile, parce qu'on

vous empêchait d'entrer là-dedans.

Daguenet et Fauchery, qui passaient, la saluèrent. Elle leur fit

un signe, ils durent s'approcher. Et elle bêcha l'enceinte du

pesage. Puis, s'interrompant:

-- Tiens! le marquis de Chouard, comme il vieillit!

S'abîme-t-il, ce vieux-là! Il est donc toujours enragé?

Alors, Daguenet raconta le dernier coup du vieux, une histoire de

l'avant-veille que personne ne savait encore. Après avoir tourné

des mois, il venait d'acheter à Gaga sa fille Amélie, trente

mille francs, disait-on.

-- Eh bien! c'est du propre! cria Nana, révoltée. Ayez donc des

filles!... Mais j'y songe! ça doit être Lili qui est là-bas,

sur la pelouse, dans un coupé, avec une dame. Aussi, je

reconnaissais cette figure... Le vieux l'aura sortie.

Vandeuvres n'écoutait pas, impatient, désireux de se débarrasser

d'elle. Mais Fauchery ayant dit, en s'en allant, que, si elle

n'avait pas vu les bookmakers, elle n'avait rien vu, le comte dut

la conduire, malgré une répugnance visible. Et, du coup, elle

fut contente; ça, en effet, c'était curieux.

Une rotonde s'ouvrait, entre des pelouses bordées de jeunes

marronniers; et là, formant un vaste cercle, abrités sous les

feuilles d'un vert tendre, une ligne serrée de bookmakers

attendaient les parieurs, comme dans une foire. Pour dominer la

foule, ils se haussaient sur des bancs de bois; ils affichaient

leurs cotes près d'eux, contre les arbres; tandis que, l'oeil au

guet, ils inscrivaient des paris, sur un geste, sur un clignement

de paupières, si rapidement, que des curieux, béants, les

regardaient sans comprendre. C'était une confusion, des chiffres

criés, des tumultes accueillant les changements de cote

inattendus. Et, par moments, redoublant le tapage, des

avertisseurs débouchaient en courant, s'arrêtaient à l'entrée de

la rotonde, jetaient violemment un cri, un départ, une arrivée,

qui soulevait de longues rumeurs, dans cette fièvre du jeu

battant au soleil.

-- Sont-ils drôles! murmura Nana, très amusée. Ils ont des

figures à l'envers... Tiens, ce grand-là, je ne voudrais pas le

rencontrer toute seule, au fond d'un bois.

Mais Vandeuvres lui montra un bookmaker, un commis de nouveautés,

qui avait gagné trois millions en deux ans. La taille grêle,

délicat et blond, il était entouré d'un respect; on lui parlait

en souriant, des gens stationnaient pour le voir.

Enfin, ils quittaient la rotonde, lorsque Vandeuvres adressa un

léger signe de tête à un autre bookmaker, qui se permit alors de

l'appeler. C'était un de ses anciens cochers, énorme, les

épaules d'un boeuf, la face haute en couleur. Maintenant qu'il

tentait la fortune aux courses, avec des fonds d'origine louche,

le comte tâchait de le pousser, le chargeant de ses paris

secrets, le traitant toujours en domestique dont on ne se cache

pas. Malgré cette protection, cet homme avait perdu coup sur

coup des sommes très lourdes, et lui aussi jouait ce jour-là sa

carte suprême, les yeux pleins de sang, crevant d'apoplexie.

-- Eh bien! Maréchal, demanda tout bas Vandeuvres, pour combien

en avez-vous donné?

-- Pour cinq mille louis, monsieur le comte, répondit le bookmaker

en baissant également la voix. Hein? c'est joli... Je vous

avouerai que j'ai baissé la cote, je l'ai mise à trois.

Vandeuvres eut l'air très contrarié.

-- Non, non, je ne veux pas, remettez-la à deux tout de suite...

Je ne vous dirai plus rien, Maréchal.

-- Oh! maintenant, qu'est-ce que ça peut faire à monsieur le

comte? reprit l'autre avec un sourire humble de complice. Il me

fallait bien attirer le monde pour donner vos deux mille louis.

Alors, Vandeuvres le fit taire. Mais, comme il s'éloignait,

Maréchal, pris d'un souvenir, regretta de ne pas l'avoir

questionné sur la hausse de sa pouliche. Il était propre, si la

pouliche avait des chances, lui qui venait de la donner pour deux

cents louis à cinquante.

Nana, qui ne comprenait rien aux paroles chuchotées par le comte,

n'osa pourtant demander de nouvelles explications. Il paraissait

plus nerveux, il la confia brusquement à Labordette, qu'ils

trouvèrent devant la salle du pesage.

-- Vous la ramènerez, dit-il. Moi, j'ai à faire... Au revoir.

Et il entra dans la salle, une pièce étroite, basse de plafond,

encombrée d'une grande balance. C'était comme une salle des

bagages, dans une station de banlieue. Nana eut encore là une

grosse déception, elle qui se figurait quelque chose de très

vaste, une machine monumentale pour peser les chevaux. Comment!

on ne pesait que les jockeys! Alors, ça ne valait pas la peine

de faire tant d'embarras, avec leur pesage! Dans la balance, un

jockey, l'air idiot, ses harnais sur les genoux, attendait qu'un

gros homme en redingote eût vérifié son poids; tandis qu'un

garçon d'écurie, à la porte, tenait le cheval, Cosinus, autour

duquel la foule s'attroupait, silencieuse, absorbée.

On allait fermer la piste. Labordette pressait Nana; mais il

revint sur ses pas pour lui montrer un petit homme, causant avec

Vandeuvres, à l'écart.

-- Tiens, voilà Price, dit-il.

-- Ah! oui, celui qui me monte, murmura-t-elle en riant.

Et elle le trouva joliment laid. Tous les jockeys lui avaient

l'air crétin; sans doute, disait-elle, parce qu'on les empêchait

de grandir. Celui-là, un homme de quarante ans, paraissait un

vieil enfant desséché, avec une longue figure maigre, creusée de

plis, dure et morte. Le corps était si noueux, si réduit, que la

casaque bleue, aux manches blanches, semblait jetée sur du bois.

-- Non, tu sais, reprit-elle en s'en allant, il ne ferait pas mon

bonheur.

Une cohue emplissait encore la piste, dont l'herbe, mouillée et

piétinée, était devenue noire. Devant les deux tableaux

indicateurs, très hauts sur leur colonne de fonte, la foule se

pressait, levant la tête, accueillant d'un brouhaha chaque numéro

de cheval, qu'un fil électrique, relié à la salle du pesage,

faisait apparaître. Des messieurs pointaient sur des programmes;

Pichenette, retirée par son propriétaire, causait une rumeur.

D'ailleurs, Nana ne fit que traverser, au bras de Labordette. La

cloche, pendue au mât de l'oriflamme, sonnait avec persistance,

pour qu'on évacuât la piste.

-- Ah! mes enfants, dit-elle en remontant dans son landau, une

blague, leur enceinte du pesage!

On l'acclamait, on battait des mains autour d'elle: «Bravo!

Nana!... Nana nous est rendue!...» Qu'ils étaient bêtes! Est-ce

qu'ils la prenaient pour une lâcheuse? Elle revenait au bon

moment. Attention! ça commençait. Et le champagne en était

oublié, on cessa de boire.

Mais Nana restait surprise de trouver Gaga dans sa voiture, avec

Bijou et Louiset sur les genoux; Gaga s'était décidée, pour se

rapprocher de la Faloise, tout en racontant qu'elle avait voulu

embrasser bébé. Elle adorait les enfants.

-- A propos, et Lili? demanda Nana. C'est bien elle qui est

là-bas, dans le coupé de ce vieux?... On vient de m'apprendre

quelque chose de propre.

Gaga avait pris une figure éplorée.

-- Ma chère, j'en suis malade, dit-elle avec douleur. Hier, j'ai

dû garder le lit, tant j'avais pleuré, et aujourd'hui je ne

croyais pas pouvoir venir... Hein? tu sais quelle était mon

opinion? Je ne voulais pas, je l'avais fait élever dans un

couvent, pour un bon mariage. Et des conseils sévères, et une

surveillance continuelle... Eh bien! ma chère, c'est elle qui a

voulu. Oh! une scène, des larmes, des mots désagréables, au

point même que je lui ai allongé une calotte. Elle s'ennuyait

trop, elle voulait y passer... Alors, quand elle s'est mise à

dire: «C'est pas toi, après tout, qui as le droit de m'en

empêcher», je lui ai dit: «Tu es une misérable, tu nous

déshonores, va-t'en!» Et ça s'est fait, j'ai consenti à arranger

ça... Mais voilà mon dernier espoir fichu, moi qui avais rêvé,

ah! des choses si bien!

Le bruit d'une querelle les fit se lever. C'était Georges qui

défendait Vandeuvres contre des rumeurs vagues courant dans les

groupes.

-- Pourquoi dire qu'il lâche son cheval? criait le jeune homme.

Hier, au salon des courses, il a pris Lusignan pour mille louis.

-- Oui, j'étais là, affirma Philippe. Et il n'a pas mis un seul

louis sur Nana... Si Nana est à dix, il n'y est pour rien.

C'est ridicule de prêter aux gens tant de calculs. Où serait son

intérêt?

Labordette écoutait d'un air tranquille; et, haussant les

épaules:

-- Laissez donc, il faut bien qu'on parle... Le comte vient

encore de parier cinq cents louis au moins sur Lusignan, et s'il

a demandé une centaine de louis de Nana, c'est parce qu'un

propriétaire doit toujours avoir l'air de croire à ses chevaux.

-- Et zut! qu'est-ce que ça nous fiche! clama la Faloise en

agitant les bras. C'est Spirit qui va gagner... Enfoncée la

France! bravo l'Angleterre!

Un long frémissement secouait la foule, pendant qu'une nouvelle

volée de la cloche annonçait l'arrivée des chevaux dans la piste.

Alors, Nana, pour bien voir, monta debout sur une banquette de

son landau, foulant aux pieds les bouquets, les myosotis et les

roses. D'un regard circulaire, elle embrassait l'horizon

immense. A cette heure dernière de fièvre, c'était d'abord la

piste vide, fermée de ses barrières grises, où s'alignaient des

sergents de ville, de deux en deux poteaux; et la bande d'herbe,

boueuse devant elle, s'en allait reverdie, tournait au loin en un

tapis de velours tendre. Puis, au centre, en baissant les yeux,

elle voyait la pelouse, toute grouillante d'une foule haussée sur

les pieds, accrochée aux voitures, soulevée et heurtée dans un

coup de passion, avec les chevaux qui hennissaient, les toiles

des tentes qui claquaient, les cavaliers qui lançaient leurs

bêtes, parmi les piétons courant s'accouder aux barrières; tandis

que, de l'autre côté, quand elle se tournait vers les tribunes,

les figures se rapetissaient, les masses profondes de têtes

n'étaient plus qu'un bariolage emplissant les allées, les

gradins, les terrasses, où un entassement de profils noirs se

détachait dans le ciel. Et, au-delà encore, autour de

l'Hippodrome, elle dominait la plaine. Derrière le moulin

couvert de lierre, à droite, il y avait un enfoncement de

prairies, coupées de grands ombrages; en face, jusqu'à la Seine,

coulant au bas du coteau, se croisaient des avenues de parc, où

attendaient des files immobiles d'équipages; puis, vers Boulogne,

à gauche, le pays, élargi de nouveau, ouvrait une trouée sur les

lointains bleuâtres de Meudon, que barrait une allée de

pawlonias, dont les têtes roses, sans une feuille, faisaient une

nappe de laque vive. Du monde arrivait toujours, une traînée de

fourmilière venait de là-bas, par le mince ruban d'un chemin, à

travers les terres; pendant que, très loin, du côté de Paris, le

public qui ne payait pas, un troupeau campant dans les futaies,

mettait une ligne mouvante de points sombres, au ras du Bois,

sous les arbres.

Mais une gaieté, tout d'un coup, chauffa les cent mille âmes qui

couvraient ce bout de champ d'un remuement d'insectes, affolés

sous le vaste ciel. Le soleil, caché depuis un quart d'heure,

reparut, s'épandit en un lac de lumière. Et tout flamba de

nouveau, les ombrelles des femmes étaient comme des boucliers

d'or, innombrables, au-dessus de la foule. On applaudit le

soleil, des rires le saluaient, des bras se tendaient pour

écarter les nuages.

Cependant, un officier de paix s'en allait seul, au milieu de la

piste déserte. Plus haut, vers la gauche, un homme parut, un

drapeau rouge à la main.

-- C'est le starter, le baron de Mauriac, répondit Labordette à

une question de Nana.

Autour de la jeune femme, parmi les hommes qui se pressaient

jusque sur les marchepieds de sa voiture, des exclamations

s'élevaient, une conversation continuait, sans suite, par mots

jetés sous le coup immédiat des impressions. Philippe et

Georges, Bordenave, la Faloise ne pouvaient se taire.

-- Ne poussez donc pas!... Laissez-moi voir... Ah! le juge

entre dans sa guérite... Vous dites que c'est monsieur de

Souvigny?... Hein? il faut de bons yeux pour pincer une

longueur de nez, dans une pareille mécanique!... Taisez-vous

donc, on lève l'oriflamme... Les voilà, attention!... C'est

Cosinus qui est le premier.

Une oriflamme jaune et rouge battait dans l'air, au bout du mât.

Les chevaux arrivaient un à un, conduits par des garçons

d'écurie, avec les jockeys en selle, les bras abandonnés, faisant

au soleil des taches claires. Après Cosinus, Hasard et Boum

parurent. Puis, un murmure accueillit Spirit, un grand bai brun

superbe, dont les couleurs dures, citron et noir, avaient une

tristesse britannique. Valerio II obtint un succès d'entrée,

petit, très vif, en vert tendre, liséré de rose. Les deux

Vandeuvres se faisaient attendre. Enfin, derrière Frangipane,

les couleurs bleues et blanches se montrèrent. Mais, Lusignan,

un bai très foncé, d'une forme irréprochable, fut presque oublié

dans la surprise que causa Nana. On ne l'avait pas vue ainsi, le

coup de soleil dorait la pouliche alezane d'une blondeur de fille

rousse. Elle luisait à la lumière comme un louis neuf, la

poitrine profonde, la tête et l'encolure légères, dans

l'élancement nerveux et fin de sa longue échine.

-- Tiens! elle a mes cheveux! cria Nana ravie. Dites donc, vous

savez que j'en suis fière!

On escaladait le landau, Bordenave faillit mettre le pied sur

Louiset, que sa mère oubliait. Il le prit avec des grognements

paternels, il le haussa sur son épaule, en murmurant:

-- Ce pauvre mioche, faut qu'il en soit... Attends, je vais te

faire voir maman... Hein? là-bas, regarde le dada.

Et, comme Bijou lui grattait les jambes, il s'en chargea

également; tandis que Nana, heureuse de cette bête qui portait

son nom, jetait un regard aux autres femmes, pour voir leur tête.

Toutes enrageaient. A ce moment, sur son fiacre, la Tricon,

immobile jusque-là, agitait les mains, donnait des ordres à un

bookmaker, par-dessus la foule Son flair venait de parler, elle

prenait Nana.

La Faloise, cependant, menait un bruit insupportable. Il se

toquait de Frangipane.

-- J'ai une inspiration, répétait-il. Regardez donc Frangipane.

Hein? quelle action!... Je prends Frangipane à huit. Qui

est-ce qui en a?

-- Tenez-vous donc tranquille, finit par dire Labordette. Vous

vous donnez des regrets.

-- Une rosse, Frangipane, déclara Philippe. Il est déjà tout

mouillé... Vous allez voir le canter.

Les chevaux étaient remontés à droite, et ils partirent pour le

galop d'essai, passant débandés devant les tribunes. Alors, il y

eut une reprise passionnée, tous parlaient à la fois.

-- Trop long d'échine, Lusignan, mais bien prêt... Vous savez,

pas un liard sur Valerio II; il est nerveux, il galope la tête

haute, c'est mauvais signe... Tiens! c'est Burne qui monte

Spirit... Je vous dis qu'il n'a pas d'épaule. L'épaule bien

construite, tout est là... Non, décidément, Spirit est trop

calme... Écoutez, je l'ai vue, Nana, après la Grande Poule des

Produits, trempée, le poil mort, un battement de flanc à crever.

Vingt louis qu'elle n'est pas placée!... Assez donc! nous

embête-t-il, celui-là, avec son Frangipane! Il n'est plus temps,

voilà le départ.

C'était la Faloise qui, pleurant presque, se débattait pour

trouver un bookmaker. On dut le raisonner. Tous les cous se

tendaient. Mais le premier départ ne fut pas bon, le starter,

qu'on apercevait au loin comme un mince trait noir, n'avait pas

abaissé son drapeau rouge. Les chevaux revinrent, après un temps

de galop. Il y eut encore deux faux départs. Enfin, le starter,

rassemblant les chevaux, les lança avec une adresse qui arracha

des cris.

-- Superbe!... Non, c'est le hasard!... N'importe, ça y est!

La clameur s'étouffa dans l'anxiété qui serrait les poitrines.

Maintenant, les paris s'arrêtaient, le coup se jouait sur

l'immense piste. Un silence régna d'abord, comme si les haleines

étaient suspendues. Des faces se haussaient, blanches, avec des

tressaillements. Au départ, Hasard et Cosinus avaient fait le

jeu, prenant la tête; Valerio II suivait de près, les autres

venaient en un peloton confus. Quand ils passèrent devant les

tribunes, dans un ébranlement du sol, avec le brusque vent

d'orage de leur course, le peloton s'allongeait déjà sur une

quarantaine de longueurs. Frangipane était dernier, Nana se

trouvait un peu en arrière de Lusignan et de Spirit.

-- Fichtre! murmura Labordette, comme l'Anglais se débarbouille

là-dedans!

Tout le landau retrouvait des mots, des exclamations. On se

grandissait, on suivait des yeux les taches éclatantes des

jockeys qui filaient dans le soleil. A la montée, Valerio II

prit la tête, Cosinus et Hasard perdaient du terrain, tandis que

Lusignan et Spirit, nez contre nez, avaient toujours Nana

derrière eux.

-- Pardieu! l'anglais a gagné, c'est visible, dit Bordenave.

Lusignan se fatigue et Valerio II ne peut tenir.

-- Eh bien! c'est du propre, si l'Anglais gagne! s'écria

Philippe, dans un élan de douleur patriotique.

C'était un sentiment d'angoisse qui commençait à étrangler tout

ce monde entassé. Encore une défaite! et une ardeur de voeu

extraordinaire, presque religieuse, montait pour Lusignan;

pendant qu'on injuriait Spirit, avec son jockey d'une gaieté de

croque-mort. Parmi la foule éparse dans l'herbe, un souffle

enlevait des bandes, les semelles en l'air. Des cavaliers

coupaient la pelouse d'un galop furieux. Et Nana, qui tournait

lentement sur elle-même, voyait à ses pieds cette houle de bêtes

et de gens, cette mer de têtes battue et comme emportée autour de

la piste par le tourbillon de la course, rayant l'horizon du vif

éclair des jockeys. Elle les avait suivis de dos, dans la fuite

des croupes, dans la vitesse allongée des jambes, qui se

perdaient et prenaient des finesses de cheveux. Maintenant, au

fond, ils filaient de profil, tout petits, délicats, sur les

lointains verdâtres du Bois. Puis, brusquement, ils disparurent,

derrière un grand bouquet d'arbres, plantés au milieu de

l'Hippodrome.

-- Laissez donc! cria Georges, toujours plein d'espoir. Ce n'est

pas fini... L'Anglais est touché.

Mais la Faloise, repris de son dédain national, devenait

scandaleux, en acclamant Spirit. Bravo! c'était bien fait! la

France avait besoin de ça! Spirit premier, et Frangipane second!

ça embêterait sa patrie! Labordette, qu'il exaspérait, le menaça

sérieusement de le jeter en bas de la voiture.

-- Voyons combien ils mettront de minutes, dit paisiblement

Bordenave, qui, tout en soutenant Louiset, avait tiré sa montre.

Un à un, derrière le bouquet d'arbres, les chevaux

reparaissaient. Ce fut une stupeur, la foule eut un long

murmure. Valerio II tenait encore la tête; mais Spirit le

gagnait, et derrière lui Lusignan avait lâché, tandis qu'un autre

cheval prenait la place. On ne comprit pas tout de suite, on

confondait les casaques. Des exclamations partaient.

-- Mais c'est Nana!... Allons donc, Nana! je vous dis que

Lusignan n'a pas bougé... Eh! oui, c'est Nana. On la reconnaît

bien, à sa couleur d'or... La voyez-vous maintenant! Elle est

en feu... Bravo, Nana! en voilà une mâtine!... Bah! ça ne

signifie rien. Elle fait le jeu de Lusignan.

Pendant quelques secondes, ce fut l'opinion de tous. Mais,

lentement, la pouliche gagnait toujours, dans un effort continu.

Alors, une émotion immense se déclara. La queue des chevaux, en

arrière, n'intéressait plus. Une lutte suprême s'engageait entre

Spirit, Nana, Lusignan et Valerio II. On les nommait, on

constatait leur progrès ou leur défaillance, dans des phrases

sans suite, balbutiées. Et Nana, qui venait de monter sur le

siège de son cocher, comme soulevée, restait toute blanche, prise

d'un tremblement, si empoignée, qu'elle se taisait. Près d'elle,

Labordette avait retrouvé son sourire.

-- Hein? l'Anglais a du mal, dit joyeusement Philippe. Il ne va

pas bien.

-- En tout cas, Lusignan est fini, cria la Faloise. C'est Valerio

II qui vient... Tenez! voilà les quatre en peloton.

Un même mot sortait de toutes les bouches.

-- Quel train, mes enfants!... Un rude train, sacristi!

A présent, le peloton arrivait de face, dans un coup de foudre.

On en sentait l'approche et comme l'haleine, un ronflement

lointain, grandi de seconde en seconde. Toute la foule,

impétueusement, s'était jetée aux barrières; et, précédant les

chevaux, une clameur profonde s'échappait des poitrines, gagnait

de proche en proche, avec un bruit de mer qui déferle. C'était

la brutalité dernière d'une colossale partie, cent mille

spectateurs tournés à l'idée fixe, brûlant du même besoin de

hasard, derrière ces bêtes dont le galop emportait des millions.

On se poussait, on s'écrasait, les poings fermés, la bouche

ouverte, chacun pour soi, chacun fouettant son cheval de la voix

et du geste. Et le cri de tout ce peuple, un cri de fauve reparu

sous les redingotes, roulait de plus en plus distinct:

-- Les voilà! les voilà!... Les voilà!

Mais Nana gagnait encore du terrain; maintenant, Valerio II était

distancé, elle tenait la tête avec Spirit, à deux ou trois

encolures. Le roulement de tonnerre avait grandi. Ils

arrivaient, une tempête de jurons les accueillait dans le landau.

-- Hue donc, Lusignan, grand lâche, sale rosse!... Très chic,

l'Anglais! Encore, encore, mon vieux!... Et ce Valerio, c'est

dégoûtant!... Ah! la charogne! Fichus mes dix louis!... Il

n'y a que Nana! Bravo, Nana! Bravo, bougresse!

Et, sur le siège, Nana, sans le savoir, avait pris un balancement

des cuisses et des reins, comme si elle-même eût couru. Elle

donnait des coups de ventre, il lui semblait que ça aidait la

pouliche. A chaque coup, elle lâchait un soupir de fatigue, elle

disait d'une voix pénible et basse:

-- Va donc... va donc... va donc...

On vit alors une chose superbe. Price, debout sur les étriers,

la cravache haute, fouaillait Nana d'un bras de fer. Ce vieil

enfant desséché, cette longue figure, dure et morte, jetait des

flammes. Et, dans un élan de furieuse audace, de volonté

triomphante, il donnait de son coeur à la pouliche, il la

soutenait, il la portait, trempée d'écume, les yeux sanglants.

Tout le train passa avec son roulement de foudre, coupant les

respirations, balayant l'air; tandis que le juge, très froid,

l'oeil à la mire, attendait. Puis, une immense acclamation

retentit. D'un effort suprême, Price venait de jeter Nana au

poteau, battant Spirit d'une longueur de tête.

Ce fut comme la clameur montante d'une marée. Nana! Nana!

Nana! Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempête,

emplissant peu à peu l'horizon, des profondeurs du Bois au mont

Valérien, des prairies de Longchamp à la plaine de Boulogne. Sur

la pelouse, un enthousiasme fou s'était déclaré. Vive Nana!

vive la France! à bas l'Angleterre! Les femmes brandissaient

leurs ombrelles; des hommes sautaient, tournaient, en vociférant;

d'autres, avec des rires nerveux, lançaient des chapeaux. Et, de

l'autre côté de la piste, l'enceinte du pesage répondait, une

agitation remuait les tribunes, sans qu'on vît distinctement

autre chose qu'un tremblement de l'air, comme la flamme invisible

d'un brasier, au-dessus de ce tas vivant de petites figures

détraquées, les bras tordus, avec les points noirs des yeux et de

la bouche ouverte. Cela ne cessait plus, s'enflait, recommençait

au fond des allées lointaines, parmi le peuple campant sous les

arbres, pour s'épandre et s'élargir dans l'émotion de la tribune

impériale, où l'impératrice avait applaudi. Nana! Nana! Nana!

Le cri montait dans la gloire du soleil, dont la pluie d'or

battait le vertige de la foule.

Alors, Nana, debout sur le siège de son landau, grandie, crut que

c'était elle qu'on acclamait. Elle était restée un instant

immobile, dans la stupeur de son triomphe, regardant la piste

envahie par un flot si épais, qu'on ne voyait plus l'herbe,

couverte d'une mer de chapeaux noirs. Puis, quand tout ce monde

se fut rangé, ménageant une haie jusqu'à la sortie, saluant de

nouveau Nana, qui s'en allait avec Price, cassé sur l'encolure,

éteint et comme vide, elle se tapa les cuisses violemment,

oubliant tout, triomphant en phrases crues:

-- Ah! nom de Dieu! c'est moi, pourtant... Ah! nom de Dieu!

quelle veine!

Et, ne sachant comment traduire la joie qui la bouleversait, elle

empoigna et baisa Louiset qu'elle venait de trouver en l'air, sur

l'épaule de Bordenave.

-- Trois minutes et quatorze secondes, dit celui-ci, en remettant

sa montre dans la poche.

Nana écoutait toujours son nom, dont la plaine entière lui

renvoyait l'écho. C'était son peuple qui l'applaudissait, tandis

que, droite dans le soleil, elle dominait, avec ses cheveux

d'astre et sa robe blanche et bleue, couleur du ciel.

Labordette, en s'échappant, venait de lui annoncer un gain de

deux mille louis, car il avait placé ses cinquante louis sur

Nana, à quarante. Mais cet argent la touchait moins que cette

victoire inattendue, dont l'éclat la faisait reine de Paris. Ces

dames perdaient toutes. Rose Mignon, dans un mouvement de rage,

avait cassé son ombrelle; et Caroline Héquet, et Clarisse, et

Simonne, et Lucy Stewart elle-même malgré son fils, juraient

sourdement, exaspérées par la chance de cette grosse fille;

pendant que la Tricon, qui s'était signée au départ et à

l'arrivée des chevaux, redressait sa haute taille au-dessus

d'elles, ravie de son flair, sacrant Nana, en matrone

d'expérience.

Autour du landau, cependant, la poussée des hommes grandissait

encore. La bande avait jeté des clameurs féroces. Georges,

étranglé, continuait tout seul à crier, d'une voix qui se

brisait. Comme le champagne manquait, Philippe, emmenant les

valets de pied, venait de courir aux buvettes. Et la cour de

Nana s'élargissait toujours, son triomphe décidait les

retardataires; le mouvement qui avait fait de sa voiture le

centre de la pelouse s'achevait en apothéose, la reine Vénus dans

le coup de folie de ses sujets. Bordenave, derrière elle,

mâchait des jurons, avec un attendrissement de père. Steiner

lui-même, reconquis, avait lâché Simonne et se hissait sur l'un

des marchepieds. Quand le champagne fut arrivé, quand elle leva

son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait

si fort: Nana! Nana! Nana! que la foule étonnée cherchait la

pouliche; et l'on ne savait plus si c'était la bête ou la femme

qui emplissait les coeurs.

Cependant, Mignon accourait, malgré les regards terribles de

Rose. Cette sacrée fille le mettait hors de lui, il voulait

l'embrasser. Puis, après l'avoir baisée sur les deux joues,

paternellement:

-- Ce qui m'embête, c'est que, pour sûr, à présent, Rose va

envoyer la lettre... Elle rage trop.

-- Tant mieux! ça m'arrange! laissa échapper Nana.

Mais, le voyant stupéfait, elle se hâta de reprendre:

-- Ah! non, qu'est-ce que je dis?... Vrai, je ne sais plus ce

que je dis!... Je suis grise.

Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre

toujours levé, elle s'acclama elle-même.

-- A Nana! à Nana! criait-elle, au milieu d'un redoublement de

vacarme, de rires, de bravos, qui peu à peu avait gagné tout

l'Hippodrome.

Les courses s'achevaient, on courait le prix Vaublanc. Des

voitures partaient, une à une. Cependant, le nom de Vandeuvres

revenait, au milieu de querelles. Maintenant, c'était clair:

Vandeuvres, depuis deux ans, ménageait son coup, en chargeant

Gresham de retenir Nana; et il n'avait produit Lusignan que pour

faire le jeu de la pouliche. Les perdants se fâchaient, tandis

que les gagnants haussaient les épaules. Après? n'était-ce pas

permis? Un propriétaire conduisait son écurie comme il

l'entendait. On en avait vu bien d'autres! Le plus grand nombre

trouvait Vandeuvres très fort d'avoir fait ramasser par des amis

tout ce qu'il avait pu prendre sur Nana, ce qui expliquait la

hausse brusque de la cote; on parlait de deux mille louis, à

trente en moyenne, douze cent mille francs de gain, un chiffre

dont l'ampleur frappait de respect et excusait tout.

Mais d'autres bruits, très graves, qu'on chuchotait, arrivaient

de l'enceinte du pesage. Les hommes qui en revenaient

précisaient des détails; les voix montaient, on racontait tout

haut un scandale affreux. Ce pauvre Vandeuvres était fini; il

avait gâté son coup superbe par une plate bêtise, un vol idiot,

en chargeant Maréchal, un bookmaker véreux, de donner pour son

compte deux mille louis contre Lusignan, histoire de rattraper

ses mille et quelques louis ouvertement pariés, une misère; et

cela prouvait la fêlure, au milieu du dernier craquement de sa

fortune. Le bookmaker, prévenu que le favori ne gagnerait pas,

avait réalisé une soixantaine de mille francs sur ce cheval.

Seulement, Labordette, faute d'instructions exactes et

détaillées, était allé justement lui prendre deux cents louis sur

Nana, que l'autre continuait à donner à cinquante, dans son

ignorance du vrai coup. Nettoyé de cent mille francs sur la

pouliche, en perte de quarante mille, Maréchal, qui sentait tout

crouler sous ses pieds, avait brusquement compris, en voyant

Labordette et le comte causer ensemble, après la course, devant

la salle du pesage; et dans une fureur d'ancien cocher, dans une

brutalité d'homme volé, il venait de faire publiquement une scène

affreuse, racontant l'histoire avec des mots atroces, ameutant le

monde. On ajoutait que le jury des courses allait s'assembler.

Nana, que Philippe et Georges mettaient tout bas au courant,

lâchait des réflexions, sans cesser de rire et de boire. C'était

possible, après tout; elle se rappelait des choses; puis, ce

Maréchal avait une sale tête. Pourtant, elle doutait encore,

lorsque Labordette parut. Il était très pâle.

-- Eh bien? lui demanda-t-elle à demi-voix.

-- Foutu! répondit-il simplement.

Et il haussait les épaules. Un enfant, ce Vandeuvres! Elle eut

un geste d'ennui.

Le soir, à Mabille, Nana obtint un succès colossal. Lorsqu'elle

parut, vers dix heures, le tapage était déjà formidable. Cette

classique soirée de folie réunissait toute la jeunesse galante,

un beau monde se ruant dans une brutalité et une imbécillité de

laquais. On s'écrasait sous les guirlandes de gaz; des habits

noirs, des toilettes excessives, des femmes venues décolletées,

avec de vieilles robes bonnes à salir, tournaient, hurlaient,

fouettés par une soûlerie énorme. A trente pas, on n'entendait

plus les cuivres de l'orchestre. Personne ne dansait. Des mots

bêtes, répétés on ne savait pourquoi, circulaient parmi les

groupes. On se battait les flancs sans réussir à être drôle.

Sept femmes, enfermées dans le vestiaire, pleuraient pour qu'on

les délivrât. Une échalote trouvée et mise aux enchères était

poussée jusqu'à deux louis. Justement, Nana arrivait, encore

vêtue de sa toilette de course, bleue et blanche. On lui donna

l'échalote, au milieu d'un tonnerre de bravos. On l'empoigna

malgré elle, trois messieurs la portèrent en triomphe dans le

jardin, à travers les pelouses saccagées, les massifs de verdure

éventrés; et, comme l'orchestre faisait obstacle, on le prit

d'assaut, on cassa les chaises et les pupitres. Une police

paternelle organisait le désordre.

Ce fut seulement le mardi que Nana se remit des émotions de sa

victoire. Elle causait le matin avec madame Lerat, venue pour

lui donner des nouvelles de Louiset, que le grand air avait rendu

malade. Toute une histoire qui occupait Paris, la passionnait.

Vandeuvres exclu des champs de courses, exécuté le soir même au

Cercle Impérial, s'était le lendemain fait flamber dans son

écurie, avec ses chevaux.

-- Il me l'avait bien dit, répétait la jeune femme. Un vrai fou,

cet homme-là!... C'est moi qui ai eu une venette, lorsqu'on m'a

raconté ça, hier soir! Tu comprends, il aurait très bien pu

m'assassiner, une nuit... Et puis, est-ce qu'il ne devait pas me

prévenir pour son cheval? J'aurais fait ma fortune, au moins!...

Il a dit à Labordette que, si je savais l'affaire, je

renseignerais tout de suite mon coiffeur et un tas d'hommes.

Comme c'est poli!... Ah! non, vrai, je ne peux pas le regretter

beaucoup.

Après réflexion, elle était devenue furieuse. Justement,

Labordette entra; il avait réglé ses paris, il lui apportait une

quarantaine de mille francs. Cela ne fit qu'augmenter sa

mauvaise humeur, car elle aurait dû gagner un million.

Labordette, qui faisait l'innocent dans toute cette aventure,

abandonnait carrément Vandeuvres. Ces anciennes familles étaient

vidées, elles finissaient d'une façon bête.

-- Eh! non, dit Nana, ce n'est pas bête, de s'allumer comme ça,

dans une écurie. Moi je trouve qu'il a fini crânement... Oh!

tu sais, je ne défends pas son histoire avec Maréchal. C'est

imbécile. Quand je pense que Blanche a eu le toupet de vouloir

me mettre ça sur le dos! J'ai répondu: «Est-ce que je lui ai dit

de voler!» N'est-ce pas? On peut demander de l'argent à un

homme, sans le pousser au crime... S'il m'avait dit: «Je n'ai

plus rien», je lui aurais dit: «C'est bon, quittons-nous.» Et ça

ne serait pas allé plus loin.

-- Sans doute, dit la tante gravement. Lorsque les hommes

s'obstinent, tant pis pour eux!

-- Mais quant à la petite fête de la fin, oh! très chic! reprit

Nana. Il paraît que ç'a été terrible, à vous donner la chair de

poule. Il avait écarté tout le monde, il s'était enfermé

là-dedans, avec du pétrole... Et ça brûlait, fallait voir!

Pensez donc, une grande machine presque toute en bois, pleine de

paille et de foin!... Les flammes montaient comme des tours...

Le plus beau, c'étaient les chevaux qui ne voulaient pas rôtir.

On les entendait qui ruaient, qui se jetaient dans les portes,

qui poussaient de vrais cris de personne... Oui, des gens en ont

gardé la petite mort sur la peau.

Labordette laissa échapper un léger souffle d'incrédulité. Lui,

ne croyait pas à la mort de Vandeuvres. Quelqu'un jurait l'avoir

vu se sauver par une fenêtre. Il avait allumé son écurie, dans

un détraquement de cervelle. Seulement, dès que ça s'était mis à

chauffer trop fort, ça devait l'avoir dégrisé. Un homme si bête

avec les femmes, si vidé, ne pouvait pas mourir avec cette

crânerie.

Nana l'écoutait, désillusionnée. Et elle ne trouva que cette

phrase:

-- Oh! le malheureux! c'était si beau!