娜娜· Kabanata 7

Kabanata Kabanata 7 · Chapter VII

. Chapter VII

Trois mois plus tard, un soir de décembre, le comte Muffat se

promenait dans le passage des Panoramas. La soirée était très

douce, une averse venait d'emplir le passage d'un flot de monde.

Il y avait là une cohue, un défilé pénible et lent, resserré

entre les boutiques. C'était, sous les vitres blanchies de

reflets, un violent éclairage, une coulée de clartés, des globes

blancs, des lanternes rouges, des transparents bleus, des rampes

de gaz, des montres et des éventails géants en traits de flamme,

brûlant en l'air; et le bariolage des étalages, l'or des

bijoutiers, les cristaux des confiseurs, les soies claires des

modistes, flambaient, derrière la pureté des glaces, dans le coup

de lumière crue des réflecteurs; tandis que, parmi la débandade

peinturlurée des enseignes, un énorme gant de pourpre, au loin,

semblait une main saignante, coupée et attachée par une manchette

jaune.

Doucement, le comte Muffat était remonté jusqu'au boulevard. Il

jeta un regard sur la chaussée, puis revint à petits pas, rasant

les boutiques. Un air humide et chauffé mettait une vapeur

lumineuse dans l'étroit couloir. Le long des dalles, mouillées

par l'égouttement des parapluies, les pas sonnaient,

continuellement, sans un bruit de voix. Des promeneurs, en le

coudoyant à chaque tour, l'examinaient, la face muette, blêmie

par le gaz. Alors, pour échapper à ces curiosités, le comte se

planta devant une papeterie, où il contempla avec une attention

profonde un étalage de presse-papiers, des boules de verre dans

lesquelles flottaient des paysages et des fleurs.

Il ne voyait rien, il songeait à Nana. Pourquoi venait-elle de

mentir une fois encore? Le matin, elle lui avait écrit de ne pas

se déranger le soir, en prétextant que Louiset était malade, et

qu'elle passerait la nuit chez sa tante, à le veiller. Mais lui,

soupçonneux, s'étant présenté chez elle, avait appris par la

concierge que madame, justement, partait pour son théâtre. Cela

l'étonnait, car elle ne jouait pas dans la pièce nouvelle.

Pourquoi donc ce mensonge, et que pouvait-elle faire aux

Variétés, ce soir-là?

Bousculé par un passant, le comte, sans en avoir conscience,

quitta les presse-papiers et se trouva devant une vitrine de

bimbeloterie, regardant de son air absorbé un étalage de carnets

et de porte-cigares, qui tous, sur un coin, avaient la même

hirondelle bleue. Certainement, Nana était changée. Dans les

premiers temps, après son retour de la campagne, elle le rendait

fou, quand elle le baisait autour de la figure, sur ses favoris,

avec des câlineries de chatte, en lui jurant qu'il était le chien

aimé, le seul petit homme qu'elle adorât. Il n'avait plus peur

de Georges, retenu par sa mère aux Fondettes. Restait le gros

Steiner, qu'il pensait remplacer, mais sur lequel il n'osait

provoquer une explication. Il le savait de nouveau dans un

gâchis d'argent extraordinaire, près d'être exécuté à la Bourse,

se cramponnant aux actionnaires des Salines des Landes, tâchant

de leur faire suer un dernier versement. Quand il le rencontrait

chez Nana, celle-ci lui expliquait, d'un ton raisonnable, qu'elle

ne voulait pas le flanquer à la porte comme un chien, après ce

qu'il avait dépensé pour elle. D'ailleurs, depuis trois mois, il

vivait au milieu d'un tel étourdissement sensuel, qu'en dehors du

besoin de la posséder, il n'éprouvait rien de bien net. C'était,

dans l'éveil tardif de sa chair, une gloutonnerie d'enfant qui ne

laissait pas de place à la vanité ni à la jalousie. Une seule

sensation précise pouvait le frapper: Nana devenait moins

gentille, elle ne le baisait plus sur la barbe. Cela

l'inquiétait, il se demandait ce qu'elle avait à lui reprocher,

en homme qui ignore les femmes. Cependant, il croyait contenter

tous ses désirs. Et il revenait toujours à la lettre du matin, à

cette complication de mensonge, dans le but si simple de passer

la soirée à son théâtre. Sous une nouvelle poussée de la foule,

il avait traversé le passage, il se creusait la tête devant un

vestibule de restaurant, les yeux fixés sur des alouettes plumées

et sur un grand saumon allongé dans une vitrine.

Enfin, il parut s'arracher à ce spectacle. Il se secoua, leva

les yeux, s'aperçut qu'il était près de neuf heures. Nana allait

sortir, il exigerait la vérité. Et il marcha, en se rappelant

les soirées passées déjà en cet endroit, quand il la prenait à la

porte du théâtre. Toutes les boutiques lui étaient connues, il

en retrouvait les odeurs, dans l'air chargé de gaz, des senteurs

rudes de cuir de Russie, des parfums de vanille montant du

sous-sol d'un chocolatier, des haleines de musc soufflées par les

portes ouvertes des parfumeurs. Aussi n'osait-il plus s'arrêter

devant les visages pâles des dames de comptoir, qui le

regardaient placidement, en figure de connaissance. Un instant,

il sembla étudier la file des petites fenêtres rondes, au-dessus

des magasins, comme s'il les voyait pour la première fois, dans

l'encombrement des enseignes. Puis, de nouveau, il monta

jusqu'au boulevard, se tint là une minute. La pluie ne tombait

plus qu'en une poussière fine, dont le froid, sur ses mains, le

calma. Maintenant, il songeait à sa femme, qui se trouvait près

de Mâcon, dans un château où son amie, madame de Chezelles, était

très souffrante depuis l'automne; les voitures, sur la chaussée,

roulaient au milieu d'un fleuve de boue, la campagne devait être

abominable par ce vilain temps. Mais, tout à coup pris

d'inquiétude, il rentra dans la chaleur étouffée du passage, il

marcha à grandes enjambées parmi les promeneurs: la pensée lui

était venue que, si Nana se méfiait, elle filerait par la galerie

Montmartre.

Dès lors, le comte fit le guet à la porte même du théâtre. Il

n'aimait pas attendre dans ce bout de couloir, où il craignait

d'être reconnu. C'était, à l'angle de la galerie des Variétés et

de la galerie Saint-Marc, un coin louche, avec des boutiques

obscures, une cordonnerie sans clientèle, des magasins de meubles

poussiéreux, un cabinet de lecture enfumé, somnolent, dont les

lampes encapuchonnées dormaient, le soir, dans une lueur verte;

et il n'y avait jamais là que des messieurs bien mis et patients,

rôdant parmi ce qui encombre une entrée des artistes, des

soûleries de machinistes et des guenilles de figurantes. Devant

le théâtre, un seul bec de gaz, dans un globe dépoli, éclairait

la porte. Muffat eut un moment l'idée de questionner madame

Bron; puis, la crainte lui vint que Nana, prévenue, ne se sauvât

par le boulevard. Il reprit sa marche, résolu à attendre qu'on

le mît dehors pour fermer les grilles, comme cela était arrivé

deux fois; la pensée de rentrer coucher seul lui serrait le coeur

d'angoisse. Chaque fois que des filles en cheveux, des hommes au

linge sale, sortaient et le dévisageaient, il revenait se planter

devant le cabinet de lecture, où, entre deux affiches collées sur

une vitre, il retrouvait le même spectacle, un petit vieux, raidi

et seul à l'immense table, dans la tache verte d'une lampe,

lisant un journal vert avec des mains vertes. Mais, quelques

minutes avant dix heures, un autre monsieur, un grand bel homme,

blond, ganté juste, se promena lui aussi devant le théâtre.

Alors, tous deux, à chaque tour, se jetèrent un coup d'oeil

oblique, d'un air méfiant. Le comte poussait jusqu'à l'angle des

deux galeries, orné d'un haut panneau de glace; et là, en

s'apercevant, la mine grave, l'allure correcte, il éprouvait une

honte mêlée de peur.

Dix heures sonnèrent. Muffat, brusquement, pensa qu'il lui était

bien facile de s'assurer si Nana se trouvait dans sa loge. Il

monta les trois marches, traversa le petit vestibule badigeonné

de jaune, puis se glissa dans la cour par une porte qui fermait

simplement au loquet. A cette heure, la cour, étroite, humide

comme un fond de puits, avec ses cabinets d'aisances empestés, sa

fontaine, le fourneau de cuisine et les plantes dont la concierge

l'encombrait, était noyée d'une vapeur noire; mais les deux murs

qui se dressaient, troués de fenêtres, flamboyaient: en bas le

magasin des accessoires et le poste des pompiers, à gauche

l'administration, à droite et en haut les loges des artistes.

C'était, le long de ce puits, comme des gueules de four ouvertes

sur les ténèbres. Le comte avait tout de suite vu les vitres de

la loge éclairées, au premier étage; et, soulagé, heureux, il

s'oubliait, les yeux en l'air, dans la boue grasse et la fade

puanteur de ce derrière de vieille maison parisienne. De grosses

gouttes tombaient d'une gouttière crevée. Un rayon de gaz,

glissé de la fenêtre de madame Bron, jaunissait un bout de pavé

moussu, un bas de muraille mangé par les eaux d'un évier, tout un

coin d'ordures embarrassé de vieux seaux et de terrines fendues,

où verdissait dans une marmite un maigre fusain. Il y eut un

grincement d'espagnolette, le comte se sauva.

Certainement, Nana allait descendre. Il retourna devant le

cabinet de lecture; dans l'ombre endormie, tachée d'une lueur de

veilleuse, le petit vieux n'avait pas bougé, le profil cassé sur

son journal. Puis, il marcha encore. Maintenant, il poussait sa

promenade plus loin, il traversait la grande galerie, suivait la

galerie des Variétés jusqu'à la galerie Feydeau, déserte et

froide, enfoncée dans une obscurité lugubre; et il revenait, il

passait devant le théâtre, tournait le coin de la galerie

Saint-Marc, se risquait jusqu'à la galerie Montmartre, où une

machine sciant du sucre, chez un épicier, l'intéressait. Mais,

au troisième tour, la peur que Nana ne s'échappât derrière son

dos lui fit perdre tout respect humain. Il se planta avec le

monsieur blond devant le théâtre même, échangeant tous deux un

regard d'humilité fraternelle, allumé d'un restant de défiance

sur une rivalité possible. Des machinistes, qui sortaient fumer

une pipe pendant un entracte, les bousculèrent, sans que l'un ni

l'autre osât se plaindre. Trois grandes filles mal peignées, en

robes sales, parurent sur le seuil, croquant des pommes, crachant

les trognons; et ils baissèrent la tête, ils restèrent sous

l'effronterie de leurs yeux et la crudité de leurs paroles,

éclaboussés, salis par ces coquines, qui trouvèrent drôle de se

jeter sur eux, en se poussant.

Justement, Nana descendait les trois marches. Elle devint toute

blanche, lorsqu'elle aperçut Muffat.

-- Ah! c'est vous, balbutia-t-elle.

Les figurantes, qui ricanaient, eurent peur en la reconnaissant;

et elles demeuraient plantées en ligne, d'un air raide et sérieux

de servantes surprises par madame en train de mal faire. Le

grand monsieur blond s'était écarté, à la fois rassuré et triste.

-- Eh bien! donnez-moi le bras, reprit Nana avec impatience.

Ils s'en allèrent doucement. Le comte, qui avait préparé des

questions, ne trouvait rien à dire. Ce fut elle qui, d'une voix

rapide, conta une histoire: elle était encore chez sa tante à

huit heures; puis, voyant Louiset beaucoup mieux, elle avait eu

l'idée de descendre un instant au théâtre.

-- Quelque affaire importante? demanda-t-il.

-- Oui, une pièce nouvelle, répondit-elle après avoir hésité. On

voulait avoir mon avis.

Il comprit qu'elle mentait. Mais la sensation tiède de son bras,

fortement appuyé sur le sien, le laissait sans force. Il n'avait

plus ni colère ni rancune de sa longue attente, son unique souci

était de la garder là, maintenant qu'il la tenait. Le lendemain,

il tâcherait de savoir ce qu'elle était venue faire dans sa loge.

Nana, toujours hésitante, visiblement en proie au travail

intérieur d'une personne qui tâche de se remettre et de prendre

un parti, s'arrêta en tournant le coin de la galerie des

Variétés, devant l'étalage d'un éventailliste.

-- Tiens! murmura-t-elle, c'est joli, cette garniture de nacre

avec ces plumes.

Puis, d'un ton indifférent:

-- Alors, tu m'accompagnes chez moi?

-- Mais sans doute, dit-il étonné, puisque ton enfant va mieux.

Elle regretta son histoire. Peut-être Louiset avait-il une

nouvelle crise; et elle parla de retourner aux Batignolles.

Mais, comme il offrait d'y aller aussi, elle n'insista pas. Un

instant, elle eut la rage blanche d'une femme qui se sent prise

et qui doit se montrer douce. Enfin, elle se résigna, elle

résolut de gagner du temps; pourvu qu'elle se débarrassât du

comte vers minuit, tout s'arrangerait à son désir.

-- C'est vrai, tu es garçon, ce soir, murmura-t-elle. Ta femme ne

revient que demain matin, n'est-ce pas?

-- Oui, répondit Muffat un peu gêné de l'entendre parler

familièrement de la comtesse.

Mais elle appuya, demandant l'heure du train, voulant savoir s'il

irait à la gare l'attendre. Elle avait encore ralenti le pas,

comme très intéressée par les boutiques.

-- Vois donc! dit-elle, arrêtée de nouveau devant un bijoutier,

quel drôle de bracelet!

Elle adorait le passage des Panoramas. C'était une passion qui

lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l'article de

Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir.

Quand elle passait, elle ne pouvait s'arracher des étalages,

comme à l'époque où elle traînait ses savates de gamine,

s'oubliant devant les sucreries d'un chocolatier, écoutant jouer

de l'orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le goût

criard des bibelots à bon marché, des nécessaires dans des

coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents,

des colonnes Vendôme et des obélisques portant des thermomètres.

Mais, ce soir-là, elle était trop secouée, elle regardait sans

voir. Ça l'ennuyait à la fin, de n'être pas libre; et, dans sa

révolte sourde, montait le furieux besoin de faire une bêtise.

La belle avance d'avoir des hommes bien! Elle venait de manger

le prince et Steiner à des caprices d'enfant, sans qu'elle sût où

l'argent passait. Son appartement du boulevard Haussmann n'était

même pas entièrement meublé; seul, le salon, tout en satin rouge,

détonnait, trop orné et trop plein. A cette heure, pourtant, les

créanciers la tourmentaient plus qu'autrefois, lorsqu'elle

n'avait pas le sou; chose qui lui causait une continuelle

surprise, car elle se citait comme un modèle d'économie. Depuis

un mois, ce voleur de Steiner trouvait mille francs à

grand-peine, les jours où elle menaçait de le flanquer dehors,

s'il ne les apportait pas. Quant à Muffat, il était idiot, il

ignorait ce qu'on donnait, et elle ne pouvait lui en vouloir de

son avarice. Ah! comme elle aurait lâché tout ce monde, si elle

ne s'était répété vingt fois par jour des maximes de bonne

conduite! Il fallait être raisonnable, Zoé le disait chaque

matin, elle-même avait toujours présent un souvenir religieux, la

vision royale de Chamont, sans cesse évoquée et grandie. Et

c'était pourquoi, malgré un tremblement de colère contenue, elle

se faisait soumise au bras du comte, en allant d'une vitrine à

l'autre, au milieu des passants plus rares. Dehors, le pavé

séchait, un vent frais qui enfilait la galerie balayait l'air

chaud sous le vitrage, effarait les lanternes de couleur, les

rampes de gaz, l'éventail géant, brûlant comme une pièce

d'artifice. A la porte du restaurant, un garçon éteignait les

globes; tandis que, dans les boutiques vides et flambantes, les

dames de comptoir immobiles semblaient s'être endormies, les yeux

ouverts.

-- Oh! cet amour! reprit Nana, au dernier étalage, revenant de

quelques pas pour s'attendrir sur une levrette en biscuit, une

patte levée devant un nid caché dans des roses.

Ils quittèrent enfin le passage, et elle ne voulut pas de

voiture. Il faisait très bon, disait-elle; d'ailleurs, rien ne

les pressait, ce serait charmant de rentrer à pied. Puis,

arrivée devant le Café anglais, elle eut une envie, elle parla de

manger des huîtres, racontant qu'elle n'avait rien pris depuis le

matin, à cause de la maladie de Louiset. Muffat n'osa la

contrarier. Il ne s'affichait pas encore avec elle, il demanda

un cabinet, filant vite le long des corridors. Elle le suivait

en femme qui connaissait la maison, et ils allaient entrer dans

un cabinet dont un garçon tenait la porte ouverte, lorsque, d'un

salon voisin, où s'élevait une tempête de rires et de cris, un

homme sortit brusquement. C'était Daguenet.

-- Tiens! Nana! cria-t-il.

Vivement, le comte avait disparu dans le cabinet, dont la porte

resta entrebâillée. Mais, comme son dos rond fuyait, Daguenet

cligna les yeux, en ajoutant d'un ton de blague:

-- Fichtre! tu vas bien, tu les prends aux Tuileries, maintenant!

Nana sourit, un doigt sur les lèvres, pour le prier de se taire.

Elle le voyait très lancé, heureuse pourtant de le rencontrer là,

lui gardant un coin de tendresse, malgré sa saleté de ne pas la

reconnaître, lorsqu'il se trouvait avec des femmes comme il faut.

-- Que deviens-tu? demanda-t-elle amicalement.

-- Je me range. Vrai, je songe à me marier.

Elle haussa les épaules d'un air de pitié. Mais lui, en

plaisantant, continuait, disait que ce n'était pas une vie de

gagner à la Bourse juste de quoi donner des bouquets aux dames,

pour rester au moins un garçon propre. Ses trois cent mille

francs lui avaient duré dix-huit mois. Il voulait être pratique,

il épouserait une grosse dot et finirait préfet, comme son père.

Nana souriait toujours, incrédule. Elle indiqua le salon d'un

mouvement de tête.

-- Avec qui es-tu là?

-- Oh! toute une bande, dit-il, oubliant ses projets sous une

bouffée d'ivresse. Imagine-toi que Léa raconte son voyage en

Égypte. C'est d'un drôle! Il y a une histoire de bain...

Et il raconta l'histoire. Nana s'attardait, complaisamment. Ils

avaient fini par s'adosser, l'un devant l'autre, dans le

corridor. Des becs de gaz brûlaient sous le plafond bas, une

vague odeur de cuisine dormait entre les plis des tentures. Par

moments, pour s'entendre, lorsque le vacarme du salon redoublait,

ils devaient approcher leurs visages. Toutes les vingt secondes,

un garçon, chargé de plats, trouvant le corridor barré, les

dérangeait. Mais, eux, sans s'interrompre, s'effaçaient contre

les murs, tranquilles, causant comme chez eux, au milieu du

tapage des soupeurs et de la bousculade du service.

-- Vois donc, murmura le jeune homme en montrant d'un signe la

porte du cabinet, où Muffat avait disparu.

Tous deux regardèrent. La porte avait de petits frémissements,

un souffle semblait l'agiter. Enfin, avec une lenteur extrême,

elle se ferma, sans le moindre bruit. Ils échangèrent un rire

silencieux. Le comte devait avoir une bonne tête, seul,

là-dedans.

-- A propos, demanda-t-elle, as-tu lu l'article de Fauchery sur

moi?

-- Oui, _la Mouche d'or_, répondit Daguenet, je ne t'en parlais

pas, craignant de te faire de la peine.

-- De la peine, pourquoi? Il est très long, son article.

Elle était flattée qu'on s'occupât de sa personne dans le _Figaro_.

Sans les explications de son coiffeur, Francis, qui lui avait

apporté le journal, elle n'aurait pas compris qu'il s'agissait

d'elle. Daguenet l'examinait en dessous, en ricanant de son air

blagueur. Enfin, puisqu'elle était contente, tout le monde

devait l'être.

-- Excusez! cria un garçon, qui les sépara, tenant à deux mains

une bombe glacée.

Nana avait fait un pas vers le petit salon, où Muffat attendait.

-- Eh bien! adieu, reprit Daguenet. Va retrouver ton cocu.

De nouveau, elle s'arrêta.

-- Pourquoi l'appelles-tu cocu?

-- Parce que c'est un cocu, parbleu!

Elle revint s'adosser au mur, profondément intéressée.

-- Ah! dit-elle simplement.

-- Comment, tu ne savais pas ça! Sa femme couche avec Fauchery,

ma chère... Ça doit avoir commencé à la campagne... Tout à

l'heure, Fauchery m'a quitté, comme je venais ici, et je me doute

d'un rendez-vous chez lui pour ce soir. Ils ont inventé un

voyage, je crois.

Nana demeurait muette, sous le coup de l'émotion.

-- Je m'en doutais! dit-elle enfin en tapant sur ses cuisses.

J'avais deviné, rien qu'à la voir, l'autre fois, sur la route...

Si c'est possible, une femme honnête tromper son mari, et avec

cette roulure de Fauchery! Il va lui en apprendre de propres.

-- Oh! murmura Daguenet méchamment, ce n'est pas son coup

d'essai. Elle en sait peut-être autant que lui.

Alors, elle eut une exclamation indignée.

-- Vrai!... Quel joli monde! c'est trop sale!

-- Excusez! cria un garçon chargé de bouteilles, en les séparant.

Daguenet la ramena, la retint un instant par la main. Il avait

pris sa voix de cristal, une voix aux notes d'harmonica qui

faisait tout son succès auprès de ces dames.

-- Adieu, chérie... Tu sais, je t'aime toujours.

Elle se dégagea; et, souriante, la parole couverte par un

tonnerre de cris et de bravos, dont la porte du salon tremblait:

-- Bête, c'est fini... Mais ça ne fait rien. Monte donc un de

ces jours. Nous causerons.

Puis, redevenant très grave, du ton d'une bourgeoise révoltée:

-- Ah! il est cocu... Eh bien! mon cher, c'est embêtant. Moi,

ça m'a toujours dégoûtée, un cocu.

Quand elle entra enfin dans le cabinet, elle aperçut Muffat,

assis sur un étroit divan, qui se résignait, la face blanche, les

mains nerveuses. Il ne lui fit aucun reproche. Elle, toute

remuée, était partagée entre la pitié et le mépris. Ce pauvre

homme, qu'une vilaine femme trompait si indignement! Elle avait

envie de se jeter à son cou, pour le consoler. Mais, tout de

même, c'était juste, il était idiot avec les femmes; ça lui

apprendrait. Cependant, la pitié l'emporta. Elle ne le lâcha

pas, après avoir mangé ses huîtres, comme elle se l'était promis.

Ils restèrent à peine un quart d'heure au Café anglais, et

rentrèrent ensemble boulevard Haussmann. Il était onze heures;

avant minuit, elle aurait bien trouvé un moyen doux de le

congédier.

Par prudence, dans l'antichambre, elle donna un ordre à Zoé.

-- Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit,

si l'autre est encore avec moi.

-- Mais où le mettrai-je, madame?

-- Garde-le à la cuisine. C'est plus sûr.

Muffat, dans la chambre, ôtait déjà sa redingote. Un grand feu

brûlait. C'était toujours la même chambre, avec ses meubles de

palissandre, ses tentures et ses sièges de damas broché, à

grandes fleurs bleues sur fond gris. Deux fois, Nana avait rêvé

de la refaire, la première tout en velours noir, la seconde en

satin blanc, avec des noeuds roses; mais, dès que Steiner

consentait, elle exigeait l'argent que ça coûterait, pour le

manger. Elle avait eu seulement le caprice d'une peau de tigre

devant la cheminée, et d'une veilleuse de cristal, pendue au

plafond.

-- Moi, je n'ai pas sommeil, je ne me couche pas, dit-elle,

lorsqu'ils se furent enfermés.

Le comte lui obéissait avec une soumission d'homme qui ne craint

plus d'être vu. Son unique souci était de ne pas la fâcher.

-- Comme tu voudras, murmura-t-il.

Pourtant, il retira encore ses bottines, avant de s'asseoir

devant le feu. Un des plaisirs de Nana était de se déshabiller

en face de son armoire à glace, où elle se voyait en pied. Elle

faisait tomber jusqu'à sa chemise; puis, toute nue, elle

s'oubliait, elle se regardait longuement. C'était une passion de

son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne

souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée

dans un amour d'elle-même. Souvent, le coiffeur la trouvait

ainsi, sans qu'elle tournât la tête. Alors, Muffat se fâchait,

et elle restait surprise. Que lui prenait-il? Ce n'était pas

pour les autres, c'était pour elle.

Ce soir-là, voulant se mieux voir, elle alluma les six bougies

des appliques. Mais, comme elle laissait glisser sa chemise,

elle s'arrêta, préoccupée depuis un moment, ayant une question au

bord des lèvres.

-- Tu n'as pas lu l'article du _Figaro_?... Le journal est sur la

table.

Le rire de Daguenet lui revenait à la mémoire, elle était

travaillée d'un doute. Si ce Fauchery l'avait débinée, elle se

vengerait.

-- On prétend qu'il s'agit de moi, là-dedans, reprit-elle en

affectant un air d'indifférence. Hein? chéri, quelle est ton

idée?

Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture,

elle resta nue. Muffat lisait lentement. La chronique de

Fauchery, intitulée _la Mouche d'or_, était l'histoire d'une

fille, née de quatre ou cinq générations d'ivrognes, le sang gâté

par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se

transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de

femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien;

et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu'une plante de plein

fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était

le produit. Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter

dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie. Elle

devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans

le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses

cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque

mois, font tourner le lait. Et c'était à la fin de l'article que

se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de

soleil, envolée de l'ordure, une mouche qui prenait la mort sur

les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante,

dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes

rien qu'à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par

les fenêtres.

Muffat leva la tête, les yeux fixes, regardant le feu.

-- Eh bien? demanda Nana.

Mais il ne répondit pas. Il parut vouloir relire la chronique.

Une sensation de froid coulait de son crâne sur ses épaules.

Cette chronique était écrite à la diable, avec des cabrioles de

phrases, une outrance de mots imprévus et de rapprochements

baroques. Cependant, il restait frappé par sa lecture, qui,

brusquement, venait d'éveiller en lui tout ce qu'il n'aimait

point à remuer depuis quelques mois.

Alors, il leva les yeux. Nana s'était absorbée dans son

ravissement d'elle-même. Elle pliait le cou, regardant avec

attention dans la glace un petit signe brun qu'elle avait

au-dessus de la hanche droite; et elle le touchait du bout du

doigt, elle le faisait saillir en se renversant davantage, le

trouvant sans doute drôle et joli, à cette place. Puis, elle

étudia d'autres parties de son corps, amusée, reprise de ses

curiosités vicieuses d'enfant. Ça la surprenait toujours de se

voir; elle avait l'air étonné et séduit d'une jeune fille qui

découvre sa puberté. Lentement, elle ouvrit les bras pour

développer son torse de Vénus grasse, elle ploya la taille,

s'examinant de dos et de face, s'arrêtant au profil de sa gorge,

aux rondeurs fuyantes de ses cuisses. Et elle finit par se

plaire au singulier jeu de se balancer, à droite, à gauche, les

genoux écartés, la taille roulant sur les reins, avec le

frémissement continu d'une almée dansant la danse du ventre.

Muffat la contemplait. Elle lui faisait peur. Le journal était

tombé de ses mains. Dans cette minute de vision nette, il se

méprisait. C'était cela: en trois mois, elle avait corrompu sa

vie, il se sentait déjà gâté jusqu'aux moelles par des ordures

qu'il n'aurait pas soupçonnées. Tout allait pourrir en lui, à

cette heure. Il eut un instant conscience des accidents du mal,

il vit la désorganisation apportée par ce ferment, lui

empoisonné, sa famille détruite, un coin de société qui craquait

et s'effondrait. Et, ne pouvant détourner les yeux, il la

regardait fixement, il tâchait de s'emplir du dégoût de sa

nudité.

Nana ne bougea plus. Un bras derrière la nuque, une main prise

dans l'autre, elle renversait la tête, les coudes écartés. Il

voyait en raccourci ses yeux demi-clos, sa bouche entrouverte,

son visage noyé d'un rire amoureux; et, par-derrière, son chignon

de cheveux jaunes dénoué lui couvrait le dos d'un poil de lionne.

Ployée et le flanc tendu, elle montrait les reins solides, la

gorge dure d'une guerrière, aux muscles forts sous le grain

satiné de la peau. Une ligne fine, à peine ondée par l'épaule et

la hanche, filait d'un de ses coudes à son pied. Muffat suivait

ce profil si tendre, ces fuites de chair blonde se noyant dans

des lueurs dorées, ces rondeurs où la flamme des bougies mettait

des reflets de soie. Il songeait à son ancienne horreur de la

femme, au monstre de l'Écriture, lubrique, sentant le fauve.

Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps

un velours; tandis que, dans sa croupe et ses cuisses de cavale,

dans les renflements charnus creusés de plis profonds, qui

donnaient au sexe le voile troublant de leur ombre, il y avait de

la bête. C'était la bête d'or, inconsciente comme une force, et

dont l'odeur seule gâtait le monde. Muffat regardait toujours,

obsédé, possédé, au point qu'ayant fermé les paupières, pour ne

plus voir, l'animal reparut au fond des ténèbres, grandi,

terrible, exagérant sa posture. Maintenant, il serait là, devant

ses yeux, dans sa chair, à jamais.

Mais Nana se pelotonnait sur elle-même. Un frisson de tendresse

semblait avoir passé dans ses membres. Les yeux mouillés, elle

se faisait petite, comme pour se mieux sentir. Puis, elle dénoua

les mains, les abaissa le long d'elle par un glissement,

jusqu'aux seins, qu'elle écrasa d'une étreinte nerveuse. Et

rengorgée, se fondant dans une caresse de tout son corps, elle se

frotta les joues à droite, à gauche, contre ses épaules, avec

câlinerie. Sa bouche goulue soufflait sur elle le désir. Elle

allongea les lèvres, elle se baisa longuement près de l'aisselle,

en riant à l'autre Nana, qui, elle aussi, se baisait dans la

glace.

Alors, Muffat eut un soupir bas et prolongé. Ce plaisir

solitaire l'exaspérait. Brusquement, tout fut emporté en lui,

comme par un grand vent. Il prit Nana à bras-le-corps, dans un

élan de brutalité, et la jeta sur le tapis.

-- Laisse-moi, cria-t-elle, tu me fais du mal!

Il avait conscience de sa défaite, il la savait stupide,

ordurière et menteuse, et il la voulait, même empoisonnée.

-- Oh! c'est bête! dit-elle, furieuse, quand il la laissa se

relever.

Pourtant, elle se calma. Maintenant, il s'en irait. Après avoir

passé une chemise de nuit garnie de dentelle, elle vint s'asseoir

par terre, devant le feu. C'était sa place favorite. Comme elle

le questionnait de nouveau sur la chronique de Fauchery, Muffat

répondit vaguement, désireux d'éviter une scène. D'ailleurs,

elle déclara qu'elle avait Fauchery quelque part. Puis, elle

tomba dans un long silence, réfléchissant au moyen de renvoyer le

comte. Elle aurait voulu une manière aimable, car elle restait

bonne fille, et ça l'ennuyait de faire de la peine aux gens;

d'autant plus que celui-là était cocu, idée qui avait fini par

l'attendrir.

-- Alors, dit-elle enfin, c'est demain matin que tu attends ta

femme?

Muffat s'était allongé dans le fauteuil, l'air assoupi, les

membres las. Il dit oui, d'un signe. Nana le regardait,

sérieuse, avec un sourd travail de tête. Assise sur une cuisse,

dans le chiffonnage léger de ses dentelles, elle tenait l'un de

ses pieds nus entre ses deux mains; et, machinalement, elle le

tournait, le retournait.

-- Il y a longtemps que tu es marié? demanda-t-elle.

-- Dix-neuf ans, répondit le comte.

-- Ah!... Et ta femme, est-elle aimable? Faites-vous bon ménage

ensemble?

Il se tut. Puis, d'un air gêné:

-- Tu sais que je t'ai priée de ne jamais parler de ces choses.

-- Tiens! pourquoi donc? cria-t-elle, se vexant déjà. Je ne la

mangerai pas, ta femme, bien sûr, pour parler d'elle... Mon

cher, toutes les femmes se valent...

Mais elle s'arrêta, de peur d'en trop dire. Seulement, elle prit

un air supérieur, parce qu'elle se croyait très bonne. Ce pauvre

homme, il fallait le ménager. D'ailleurs, une idée gaie lui

était venue, elle souriait en l'examinant. Elle reprit:

-- Dis donc, je ne t'ai pas conté l'histoire que Fauchery fait

courir sur toi... En voilà une vipère! Je ne lui en veux pas,

puisque son article est possible; mais c'est une vraie vipère

tout de même.

Et, riant plus fort, lâchant son pied, elle se traîna et vint

appuyer sa gorge contre les genoux du comte.

-- Imagine-toi, il jure que tu l'avais encore, lorsque tu as

épousé ta femme... Hein? tu l'avais encore?... Hein? est-ce

vrai?

Elle le pressait du regard, elle avait remonté les mains jusqu'à

ses épaules, et le secouait pour lui arracher cette confession.

-- Sans doute, répondit-il enfin d'un ton grave.

Alors, elle s'abattit de nouveau à ses pieds, dans une crise de

fou rire, bégayant, lui donnant des tapes.

-- Non, c'est impayable, il n'y a que toi, tu es un phénomène...

Mais, mon pauvre chien, tu as dû être d'un bête! Quand un homme

ne sait pas, c'est toujours si drôle! Par exemple, j'aurais

voulu vous voir!... Et ça s'est bien passé? Raconte un peu, oh!

je t'en prie, raconte.

Elle l'accabla de questions, demandant tout, exigeant les

détails. Et elle riait si bien, avec de brusques éclats qui la

faisaient se tordre, la chemise glissée et retroussée, la peau

dorée par le grand feu, que le comte, peu à peu, lui conta sa

nuit de noces. Il n'éprouvait plus aucun malaise. Cela

finissait par l'amuser lui-même, d'expliquer, selon l'expression

convenable, «comment il l'avait perdu». Il choisissait seulement

les mots, par un reste de honte. La jeune femme, lancée,

l'interrogea sur la comtesse. Elle était merveilleusement faite,

mais un vrai glaçon, à ce qu'il prétendait.

-- Oh! va, murmura-t-il lâchement, tu n'as pas à être jalouse.

Nana avait cessé de rire. Elle reprit sa place, le dos au feu,

ramenant de ses deux mains jointes ses genoux sous le menton.

Et, sérieuse, elle déclara:

-- Mon cher, ça ne vaut rien d'avoir l'air godiche devant sa

femme, le premier soir.

-- Pourquoi? demanda le comte surpris.

-- Parce que, répondit-elle lentement, d'un air doctoral.

Elle professait, elle hochait la tête. Cependant, elle daigna

s'expliquer plus clairement.

-- Vois-tu, moi, je sais comment ça se passe... Eh bien! mon

petit, les femmes n'aiment pas qu'on soit bête. Elles ne disent

rien, parce qu'il y a la pudeur, tu comprends... Mais sois sûr

qu'elles en pensent joliment long. Et tôt ou tard, quand on n'a

pas su, elles vont s'arranger ailleurs... Voilà, mon loup.

Il semblait ne pas comprendre. Alors, elle précisa. Elle se

faisait maternelle, elle lui donnait cette leçon, en camarade,

par bonté de coeur. Depuis qu'elle le savait cocu, ce secret la

gênait, elle avait une envie folle de causer de ça avec lui.

-- Mon Dieu! je parle de choses qui ne me regardent pas... Ce

que j'en dis, c'est parce que tout le monde devrait être

heureux... Nous causons, n'est-ce pas? Voyons, tu vas répondre

bien franchement.

Mais elle s'interrompit pour changer de position. Elle se

brûlait.

-- Hein? il fait joliment chaud. J'ai le dos cuit... Attends,

je vais me cuire un peu le ventre... C'est ça qui est bon pour

les douleurs!

Et, quand elle se fut tournée, la gorge au feu, les pieds repliés

sous les cuisses:

-- Voyons, tu ne couches plus avec ta femme?

-- Non, je te le jure, dit Muffat, craignant une scène.

-- Et tu crois que c'est un vrai morceau de bois?

Il répondit affirmativement, en baissant le menton.

-- Et c'est pour ça que tu m'aimes?... Réponds donc! je ne me

fâcherai pas.

Il répéta le même signe.

-- Très bien! conclut-elle. Je m'en doutais. Ah! ce pauvre

chien!... Tu connais ma tante Lerat? Quand elle viendra,

fais-toi conter l'histoire du fruitier qui est en face de chez

elle... Imagine-toi que ce fruitier... Cré nom! que ce feu est

chaud. Il faut que je me tourne. Je vais me cuire le côté

gauche, maintenant.

En présentant la hanche à la flamme, une drôlerie lui vint, et

elle se blagua elle-même, en bonne bête, heureuse de se voir si

grasse et si rose, dans le reflet du brasier.

-- Hein? j'ai l'air d'une oie... Oh! c'est ça, une oie à la

broche... Je tourne, je tourne. Vrai, je cuis dans mon jus.

Elle était reprise d'un beau rire, lorsqu'il y eut un bruit de

voix et de portes battantes. Muffat, étonné, l'interrogea du

regard. Elle redevint sérieuse, l'air inquiet. C'était pour sûr

le chat de Zoé, un sacré animal qui cassait tout. Minuit et

demi. Où avait-elle l'idée de travailler au bonheur de son cocu?

A présent que l'autre était là, il fallait l'expédier, et vite.

-- Que disais-tu? demanda le comte avec complaisance, ravi de la

voir si gentille.

Mais, dans son désir de le renvoyer, sautant à une autre humeur,

elle fut brutale, ne ménageant plus les mots.

-- Ah! oui, le fruitier et sa femme... Eh bien! mon cher, ils

ne se sont jamais touchés, pas ça!... Elle était très portée

là-dessus, tu comprends. Lui, godiche, n'a pas su... Si bien

que, la croyant en bois, il est allé ailleurs, avec des roulures

qui l'ont régalé de toutes sortes d'horreurs, tandis qu'elle, de

son côté, s'en payait d'aussi raides avec des garçons plus malins

que son cornichon de mari... Et ça tourne toujours comme ça,

faute de s'entendre. Je le sais bien, moi!

Muffat, pâlissant, comprenant enfin les allusions, voulut la

faire taire. Mais elle était lancée.

-- Non, fiche-moi la paix!... Si vous n'étiez pas des mufes, vous

seriez aussi gentils chez vos femmes que chez nous; et si vos

femmes n'étaient pas des dindes, elles se donneraient pour vous

garder la peine que nous prenons pour vous avoir... Tout ça,

c'est des manières... Voilà, mon petit, mets ça dans ta poche.

-- Ne parlez donc pas des honnêtes femmes, dit-il durement. Vous

ne les connaissez pas.

Du coup, Nana se releva sur les genoux.

-- Je ne les connais pas!... Mais elles ne sont seulement pas

propres, tes femmes honnêtes! Non, elles ne sont pas propres!

Je te défie d'en trouver une qui ose se montrer comme je suis

là... Vrai, tu me fais rire, avec tes femmes honnêtes! Ne me

pousse pas à bout, ne me force pas à te dire des choses que je

regretterais ensuite.

Le comte, pour toute réponse, mâcha sourdement une injure. A son

tour, Nana devint blanche. Elle le regarda quelques secondes

sans parler. Puis, de sa voix nette:

-- Que ferais-tu, si ta femme te trompait?

Il eut un geste menaçant.

-- Eh bien! et moi, si je te trompais?

-- Oh! toi, murmura-t-il avec un haussement d'épaules.

Certes, Nana n'était pas méchante. Depuis les premiers mots,

elle résistait à l'envie de lui envoyer son cocuage par la

figure. Elle aurait aimé le confesser là-dessus, tranquillement.

Mais, à la fin, il l'exaspérait; ça devait finir.

-- Alors, mon petit, reprit-elle, je ne sais pas ce que tu fiches

chez moi... Tu m'assommes depuis deux heures... Va donc

retrouver ta femme, qui fait ça avec Fauchery. Oui, tout juste,

rue Taitbout, au coin de la rue de Provence... Je te donne

l'adresse, tu vois.

Puis, triomphante, voyant Muffat se mettre debout avec le

vacillement d'un boeuf assommé:

-- Si les femmes honnêtes s'en mêlent et nous prennent nos

amants!... Vrai, elles vont bien, les femmes honnêtes!

Mais elle ne put continuer. D'un mouvement terrible, il l'avait

jetée par terre, de toute sa longueur; et, levant le talon, il

voulait lui écraser la tête pour la faire taire. Un instant,

elle eut une peur affreuse. Aveuglé, comme fou, il s'était mis à

battre la chambre. Alors, le silence étranglé qu'il gardait, la

lutte dont il était secoué, la touchèrent jusqu'aux larmes. Elle

éprouvait un regret mortel. Et, se pelotonnant devant le feu

pour se cuire le côté droit, elle entreprit de le consoler.

-- Je te jure, chéri, je croyais que tu le savais. Sans cela, je

n'aurais pas parlé, bien sûr... Puis, ce n'est pas vrai,

peut-être. Moi, je n'affirme rien. On m'a dit ça, le monde en

cause; mais qu'est-ce que ça prouve?... Ah! va, tu as bien tort

de te faire de la bile. Si j'étais homme, c'est moi qui me

ficherais des femmes! Les femmes, vois-tu, en haut comme en bas,

ça se vaut: toutes noceuses et compagnie.

Elle tapait sur les femmes, par abnégation, voulant lui rendre le

coup moins cruel. Mais il ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas.

Tout en piétinant, il avait remis ses bottines et sa redingote.

Un moment encore, il battit la pièce. Puis, dans un dernier

élan, comme s'il trouvait enfin la porte, il se sauva. Nana fut

très vexée.

-- Eh bien! bon voyage! continua-t-elle tout haut, quoique

seule. Il est encore poli, celui-là, quand on lui parle!... Et

moi qui m'escrimais! Je suis revenue la première, j'ai assez

fait d'excuses, je crois!... Aussi, il était là, à m'agacer!

Pourtant, elle restait mécontente, se grattant les jambes à deux

mains. Mais elle en prit son parti.

-- Ah! zut! Ce n'est pas ma faute, s'il est cocu!

Et, cuite de tous les côtés, chaude comme une caille, elle alla

se fourrer dans son lit, en sonnant Zoé, pour qu'elle fit entrer

l'autre, qui attendait à la cuisine.

Dehors, Muffat marcha violemment. Une nouvelle averse venait de

tomber. Il glissait sur le pavé gras. Comme il regardait en

l'air, d'un mouvement machinal, il vit des haillons de nuages,

couleur de suie, qui couraient devant la lune. A cette heure,

sur le boulevard Haussmann, les passants se faisaient rares. Il

longea les chantiers de l'Opéra, cherchant le noir, bégayant des

mots sans suite. Cette fille mentait. Elle avait inventé ça par

bêtise et cruauté. Il aurait dû lui écraser la tête, lorsqu'il

la tenait sous son talon. A la fin, c'était trop de honte,

jamais il ne la reverrait, jamais il ne la toucherait; ou il

faudrait qu'il fût bien lâche. Et il respirait fortement, d'un

air de délivrance. Ah! ce monstre nu, stupide, cuisant comme

une oie, bavant sur tout ce qu'il respectait depuis quarante

années! La lune s'était découverte, une nappe blanche baigna la

rue déserte. Il eut peur et il éclata en sanglots, tout d'un

coup désespéré, affolé, comme tombé dans un vide immense.

-- Mon Dieu! balbutia-t-il, c'est fini, il n'y a plus rien.

Le long des boulevards, des gens attardés hâtaient le pas. Il

tâcha de se calmer. L'histoire de cette fille recommençait

toujours dans sa tête en feu, il aurait voulu raisonner les

faits. C'était le matin que la comtesse devait revenir du

château de madame de Chezelles. Rien, en effet, ne l'aurait

empêchée de rentrer à Paris, la veille au soir, et de passer la

nuit chez cet homme. Il se rappelait maintenant certains détails

de leur séjour aux Fondettes. Un soir, il avait surpris Sabine

sous les arbres, si émue, qu'elle ne pouvait répondre. L'homme

était là. Pourquoi ne serait-elle pas chez lui, maintenant? A

mesure qu'il y pensait, l'histoire devenait possible. Il finit

par la trouver naturelle et nécessaire. Tandis qu'il se mettait

en manches de chemise chez une catin, sa femme se déshabillait

dans la chambre d'un amant; rien de plus simple ni de plus

logique. Et, en raisonnant ainsi, il s'efforçait de rester

froid. C'était une sensation de chute dans la folie de la chair

s'élargissant, gagnant et emportant le monde, autour de lui. Des

images chaudes le poursuivaient. Nana nue, brusquement, évoqua

Sabine nue. A cette vision, qui les rapprochait dans une parenté

d'impudeur, sous un même souffle de désir, il trébucha. Sur la

chaussée, un fiacre avait failli l'écraser. Des femmes, sorties

d'un café, le coudoyaient avec des rires. Alors, gagné de

nouveau par les larmes, malgré son effort, ne voulant pas

sangloter devant les gens, il se jeta dans une rue noire et vide,

la rue Rossini, où, le long des maisons silencieuses, il pleura

comme un enfant.

-- C'est fini, disait-il d'une voix sourde. Il n'y a plus rien,

il n'y a plus rien.

Il pleurait si violemment, qu'il s'adossa contre une porte, le

visage dans ses mains mouillées. Un bruit de pas le chassa. Il

éprouvait une honte, une peur, qui le faisait fuir devant le

monde, avec la marche inquiète d'un rôdeur de nuit. Quand des

passants le croisaient sur le trottoir, il tâchait de prendre une

allure dégagée, en s'imaginant qu'on lisait son histoire dans le

balancement de ses épaules. Il avait suivi la rue de la

Grange-Batelière jusqu'à la rue du Faubourg-Montmartre. L'éclat

des lumières le surprit, il revint sur ses pas. Pendant près

d'une heure, il courut ainsi le quartier, choisissant les trous

les plus sombres. Il avait sans doute un but où ses pieds

allaient d'eux-mêmes, patiemment, par un chemin sans cesse

compliqué de détours. Enfin, au coude d'une rue, il leva les

yeux. Il était arrivé. C'était le coin de la rue Taitbout et de

la rue de Provence. Il avait mis une heure pour venir là, dans

le grondement douloureux de son cerveau, lorsqu'en cinq minutes

il aurait pu s'y rendre. Un matin, le mois dernier, il se

souvenait d'être monté chez Fauchery le remercier d'une chronique

sur un bal des Tuileries, où le journaliste l'avait nommé.

L'appartement se trouvait à l'entresol, de petites fenêtres

carrées, à demi cachées derrière l'enseigne colossale d'une

boutique. Vers la gauche, la dernière fenêtre était coupée par

une bande de vive clarté, un rayon de lampe qui passait entre les

rideaux entrouverts. Et il resta les yeux fixés sur cette raie

lumineuse, absorbé, attendant quelque chose.

La lune avait disparu, dans un ciel d'encre, d'où tombait une

bruine glacée. Deux heures sonnèrent à la Trinité. La rue de

Provence et la rue Taitbout s'enfonçaient, avec les taches vives

des becs de gaz, qui se noyaient au loin dans une vapeur jaune.

Muffat ne bougeait pas. C'était la chambre; il se la rappelait,

tendue d'andrinople rouge, avec un lit Louis XIII, au fond. La

lampe devait être à droite, sur la cheminée. Sans doute, ils

étaient couchés, car pas une ombre ne passait, la raie de clarté

luisait, immobile comme un reflet de veilleuse. Et lui, les yeux

toujours levés, faisait un plan: il sonnait, il montait malgré

les appels du concierge, enfonçait les portes à coups d'épaule,

tombait sur eux, dans le lit, sans leur donner le temps de

dénouer leurs bras. Un instant, l'idée qu'il n'avait pas d'arme

l'arrêta; puis, il décida qu'il les étranglerait. Il reprenait

son plan, il le perfectionnait, attendant toujours quelque chose,

un indice, pour être certain. Si une ombre de femme s'était

montrée à ce moment, il aurait sonné. Mais la pensée qu'il se

trompait peut-être le glaçait. Que dirait-il? Des doutes lui

revenaient, sa femme ne pouvait être chez cet homme, c'était

monstrueux et impossible. Cependant, il demeurait, envahi peu à

peu par un engourdissement, glissant à une mollesse, dans cette

longue attente que la fixité de son regard hallucinait.

Une averse tomba. Deux sergents de ville approchaient, et il dut

quitter le coin de porte où il s'était réfugié. Lorsqu'ils se

furent perdus dans la rue de Provence, il revint, mouillé,

frissonnant. La raie lumineuse barrait toujours la fenêtre.

Cette fois, il allait partir, quand une ombre passa. Ce fut si

rapide, qu'il crut s'être trompé. Mais, coup sur coup, d'autres

taches coururent, toute une agitation eut lieu dans la chambre.

Lui, cloué de nouveau sur le trottoir, éprouvait une sensation

intolérable de brûlure à l'estomac, attendant pour comprendre,

maintenant. Des profils de bras et de jambes fuyaient; une main

énorme voyageait avec une silhouette de pot à eau. Il ne

distinguait rien nettement; pourtant il lui semblait reconnaître

un chignon de femme. Et il discuta: on aurait dit la coiffure de

Sabine, seulement la nuque paraissait trop forte. A cette heure,

il ne savait plus, il ne pouvait plus. Son estomac le faisait

tellement souffrir, dans une angoisse d'incertitude affreuse,

qu'il se serrait contre la porte, pour se calmer, avec le

grelottement d'un pauvre. Puis, comme, malgré tout, il ne

détournait pas les yeux de cette fenêtre, sa colère se fondit

dans une imagination de moraliste: il se voyait député, il

parlait à une Assemblée, tonnait contre la débauche, annonçait

des catastrophes; et il refaisait l'article de Fauchery sur la

mouche empoisonnée, et il se mettait en scène, en déclarant qu'il

n'y avait plus de société possible, avec ces moeurs de

Bas-Empire. Cela lui fit du bien. Mais les ombres avaient

disparu. Sans doute ils s'étaient recouchés. Lui, regardait

toujours, attendait encore.

Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. Il ne pouvait

partir. Quand des averses tombaient, il s'enfonçait dans le coin

de la porte, les jambes éclaboussées. Personne ne passait plus.

Par moments, ses yeux se fermaient, comme brûlés par la raie de

lumière, sur laquelle ils s'entêtaient, fixement, avec une

obstination imbécile. A deux nouvelles reprises, les ombres

coururent, répétant les mêmes gestes, promenant le même profil

d'un pot à eau gigantesque; et deux fois le calme se rétablit, la

lampe jeta sa lueur discrète de veilleuse. Ces ombres

augmentaient son doute. D'ailleurs, une idée soudaine venait de

l'apaiser, en reculant l'heure d'agir: il n'avait qu'à attendre

la femme à sa sortie. Il reconnaîtrait bien Sabine. Rien de

plus simple, pas de scandale, et une certitude. Il suffisait de

rester là. De tous les sentiments confus qui l'avaient agité, il

ne ressentait maintenant qu'un sourd besoin de savoir. Mais

l'ennui l'endormait sous cette porte; pour se distraire, il tâcha

de calculer le temps qu'il lui faudrait attendre. Sabine devait

se trouver à la gare vers neuf heures. Cela lui donnait près de

quatre heures et demie. Il était plein de patience, il n'aurait

plus remué, trouvant un charme à rêver que son attente dans la

nuit serait éternelle.

Tout d'un coup, la raie de lumière s'effaça. Ce fait très simple

fut pour lui une catastrophe inattendue, quelque chose de

désagréable et de troublant. Évidemment, ils venaient d'éteindre

la lampe, ils allaient dormir. A cette heure, c'était

raisonnable. Mais il s'en irrita, parce que cette fenêtre noire,

à présent, ne l'intéressait plus. Il la regarda un quart d'heure

encore, puis elle le fatigua, il quitta la porte et fit quelques

pas sur le trottoir. Jusqu'à cinq heures, il se promena, allant

et venant, levant les yeux de temps à autre. La fenêtre restait

morte; par moments, il se demandait s'il n'avait pas rêvé que des

ombres dansaient là, sur ces vitres. Une fatigue immense

l'accablait, une hébétude dans laquelle il oubliait ce qu'il

attendait à ce coin de rue, butant contre les pavés, se

réveillant en sursaut avec le frisson glacé d'un homme qui ne

sait plus où il est. Rien ne valait la peine qu'on se donnât du

souci. Puisque ces gens dormaient, il fallait les laisser

dormir. A quoi bon se mêler de leurs affaires? Il faisait très

noir, personne ne saurait jamais ces choses. Et alors tout en

lui, jusqu'à sa curiosité, s'en alla, emporté dans une envie d'en

finir, de chercher quelque part un soulagement. Le froid

augmentait, la rue lui devenait insupportable; deux fois il

s'éloigna, se rapprocha en traînant les pieds, pour s'éloigner

davantage. C'était fini, il n'y avait plus rien, il descendit

jusqu'au boulevard et ne revint pas.

Ce fut une course morne dans les rues. Il marchait lentement,

toujours du même pas, suivant les murs. Ses talons sonnaient, il

ne voyait que son ombre tourner, en grandissant et en se

rapetissant, à chaque bec de gaz. Cela le berçait, l'occupait

mécaniquement. Plus tard, jamais il ne sut où il avait passé; il

lui semblait s'être traîné pendant des heures, en rond, dans un

cirque. Un souvenir unique lui resta, très net. Sans pouvoir

expliquer comment, il se trouvait le visage collé à la grille du

passage des Panoramas, tenant les barreaux des deux mains. Il ne

les secouait pas, il tâchait simplement de voir dans le passage,

pris d'une émotion dont tout son coeur était gonflé. Mais il ne

distinguait rien, un flot de ténèbres coulait le long de la

galerie déserte, le vent qui s'engouffrait par la rue Saint-Marc

lui soufflait au visage une humidité de cave. Et il s'entêtait.

Puis, sortant d'un rêve, il demeura étonné, il se demanda ce

qu'il cherchait à cette heure, serré contre cette grille, avec

une telle passion, que les barreaux lui étaient entrés dans la

figure. Alors, il avait repris sa marche, désespéré, le coeur

empli d'une dernière tristesse, comme trahi et seul désormais

dans toute cette ombre.

Le jour enfin se leva, ce petit jour sale des nuits d'hiver, si

mélancolique sur le pavé boueux de Paris. Muffat était revenu

dans les larges rues en construction qui longeaient les chantiers

du nouvel Opéra. Trempé par les averses, défoncé par les

chariots, le sol plâtreux était changé en un lac de fange. Et,

sans regarder où il posait les pieds, il marchait toujours,

glissant, se rattrapant. Le réveil de Paris, les équipes de

balayeurs et les premières bandes d'ouvriers, lui apportaient un

nouveau trouble, à mesure que le jour grandissait. On le

regardait avec surprise, le chapeau noyé d'eau, crotté, effaré.

Longtemps, il se réfugia contre les palissades, parmi les

échafaudages. Dans son être vide, une seule idée restait, celle

qu'il était bien misérable.

Alors, il pensa à Dieu. Cette idée brusque d'un secours divin,

d'une consolation surhumaine, le surprit, comme une chose

inattendue et singulière; elle éveillait en lui l'image de

M. Venot, il voyait sa petite figure grasse, ses dents gâtées.

Certainement, M. Venot, qu'il désolait depuis des mois, en

évitant de le voir, serait bien heureux, s'il allait frapper à sa

porte, pour pleurer entre ses bras. Autrefois, Dieu lui gardait

toutes ses miséricordes. Au moindre chagrin, au moindre obstacle

barrant sa vie, il entrait dans une église, s'agenouillait,

humiliait son néant devant la souveraine puissance; et il en

sortait fortifié par la prière, prêt aux abandons des biens de ce

monde, avec l'unique désir de l'éternité de son salut. Mais,

aujourd'hui, il ne pratiquait plus que par secousses, aux heures

où la terreur de l'enfer le reprenait; toutes sortes de mollesses

l'avaient envahi, Nana troublait ses devoirs. Et l'idée de Dieu

l'étonnait. Pourquoi n'avait-il pas songé à Dieu tout de suite,

dans cette effroyable crise, où craquait et s'effondrait sa

faible humanité?

Cependant, de sa marche pénible, il chercha une église. Il ne se

souvenait plus, l'heure matinale lui changeait les rues. Puis,

comme il tournait un coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, il

aperçut au bout la Trinité, une tour vague, fondue dans le

brouillard. Les statues blanches, dominant le jardin dépouillé,

semblaient mettre des Vénus frileuses, parmi les feuilles jaunies

d'un parc. Sous le porche, il souffla un instant, fatigué par la

montée du large perron. Puis, il entra. L'église était très

froide, avec son calorifère éteint de la veille, ses hautes

voûtes emplies d'une buée fine qui avait filtré par les vitraux.

Une ombre noyait les bas-côtés, pas une âme n'était là, on

entendait seulement, au fond de cette nuit louche, un bruit de

savate, quelque bedeau traînant les pieds dans la maussaderie du

réveil. Lui, pourtant, après s'être cogné à une débandade de

chaises, perdu, le coeur gros de larmes, était tombé à genoux

contre la grille d'une petite chapelle, près d'un bénitier. Il

avait joint les mains, il cherchait des prières, tout son être

aspirait à se donner dans un élan. Mais ses lèvres seules

bégayaient des paroles, toujours son esprit fuyait, retournait

dehors, se remettait en marche le long des rues, sans repos,

comme sous le fouet d'une nécessité implacable. Et il répétait:

«O mon Dieu, venez à mon secours! O mon Dieu, n'abandonnez pas

votre créature qui s'abandonne à votre justice! O mon Dieu, je

vous adore, me laisserez-vous périr sous les coups de vos

ennemis!» Rien ne répondait, l'ombre et le froid lui tombaient

sur les épaules, le bruit des savates, au loin, continuait et

l'empêchait de prier. Il n'entendait toujours que ce bruit

irritant, dans l'église déserte, où le coup de balai du matin

n'était pas même donné, avant le petit échauffement des premières

messes. Alors, s'aidant d'une chaise, il se releva, avec un

craquement des genoux. Dieu n'y était pas encore. Pourquoi

aurait-il pleuré entre les bras de M. Venot? Cet homme ne

pouvait rien.

Et, machinalement, il retourna chez Nana. Dehors, ayant glissé,

il sentit des larmes lui venir aux yeux, sans colère contre le

sort, simplement faible et malade. A la fin, il était trop las,

il avait reçu trop de pluie, il souffrait trop du froid. L'idée

de rentrer dans son hôtel sombre de la rue Miromesnil le glaçait.

Chez Nana, la porte n'était pas ouverte, il dut attendre que le

concierge parût. En montant, il souriait, pénétré déjà par la

chaleur molle de cette niche, où il allait pouvoir s'étirer et

dormir.

Lorsque Zoé lui ouvrit, elle eut un geste de stupéfaction et

d'inquiétude. Madame, prise d'une abominable migraine, n'avait

pas fermé l'oeil. Enfin, elle pouvait toujours voir si madame ne

s'était pas endormie. Et elle se glissa dans la chambre, pendant

qu'il tombait sur un fauteuil du salon. Mais, presque aussitôt,

Nana parut. Elle sautait du lit, elle avait à peine eu le temps

de passer un jupon, pieds nus, les cheveux épars, la chemise

fripée et déchirée, dans le désordre d'une nuit d'amour.

-- Comment! c'est encore toi! cria-t-elle, toute rouge.

Elle accourait, sous le fouet de la colère, pour le flanquer

elle-même à la porte. Mais en le voyant si minable, si fini,

elle éprouva un dernier apitoiement.

-- Eh bien! tu es propre, mon pauvre chien! reprit-elle avec

plus de douceur. Qu'y a-t-il donc?... Hein? tu les as guettés,

tu t'es fait de la bile?

Il ne répondait pas, il avait l'air d'une bête abattue.

Cependant, elle comprit qu'il manquait toujours de preuves; et,

pour le remettre:

-- Tu vois, je me trompais. Ta femme est honnête, parole

d'honneur!... Maintenant, mon petit, il faut rentrer chez toi et

te coucher. Tu en as besoin.

Il ne bougea pas.

-- Allons, va-t'en. Je ne peux te garder ici... Tu n'as

peut-être pas la prétention de rester, à cette heure?

-- Si, couchons-nous, balbutia-t-il.

Elle réprima un geste de violence. La patience lui échappait.

Est-ce qu'il devenait idiot?

-- Voyons, va-t'en, dit-elle une seconde fois.

-- Non.

Alors, elle éclata, exaspérée, révoltée.

-- Mais c'est dégoûtant!... Comprends donc, j'ai de toi plein le

dos, va retrouver ta femme qui te fait cocu... Oui, elle te fait

cocu; c'est moi qui te le dis, maintenant... Là! as-tu ton

paquet? finiras-tu par me lâcher?

Les yeux de Muffat s'emplirent de larmes. Il joignit les mains.

-- Couchons-nous.

Du coup, Nana perdit la tête, étranglée elle-même par des

sanglots nerveux. On abusait d'elle, à la fin! Est-ce que ces

histoires la regardaient? Certes, elle avait mis tous les

ménagements possibles pour l'instruire, par gentillesse. Et l'on

voulait lui faire payer les pots cassés! Non, par exemple! Elle

avait bon coeur, mais pas tant que ça.

-- Sacré nom! j'en ai assez! jurait-elle en tapant du poing sur

les meubles. Ah bien! moi qui me tenais à quatre, moi qui

voulais être fidèle... Mais, mon cher, demain, je serais riche,

si je disais un mot.

Il leva la tête, surpris. Jamais il n'avait songé à cette

question d'argent. Si elle témoignait un désir, tout de suite il

le réaliserait. Sa fortune entière était à elle.

-- Non, c'est trop tard, répliqua-t-elle rageusement. J'aime les

hommes qui donnent sans qu'on demande... Non, vois-tu, un

million pour une seule fois, je refuserais. C'est fini, j'ai

autre chose là... Va-t'en, ou je ne réponds plus de rien. Je

ferais un malheur.

Elle s'avançait vers lui, menaçante. Et, dans cette exaspération

d'une bonne fille poussée à bout, convaincue de son droit et de

sa supériorité sur les honnêtes gens qui l'assommaient,

brusquement la porte s'ouvrit et Steiner se présenta. Ce fut le

comble. Elle eut une exclamation terrible.

-- Allons! voilà l'autre!

Steiner, ahuri par l'éclat de sa voix, s'était arrêté. La

présence imprévue de Muffat le contrariait, car il avait peur

d'une explication, devant laquelle il reculait depuis trois mois.

Les yeux clignotants, il se dandinait d'un air gêné, en évitant

de regarder le comte. Et il soufflait, avec la face rouge et

décomposée d'un homme qui a couru Paris pour apporter une bonne

nouvelle, et qui se sent tomber dans une catastrophe.

-- Que veux-tu, toi? demanda rudement Nana, le tutoyant, se

moquant du comte.

-- Moi... moi..., bégaya-t-il. J'ai à vous remettre ce que vous

savez.

-- Quoi?

Il hésitait. L'avant-veille, elle avait signifié que, s'il ne

lui trouvait pas mille francs, pour payer un billet, elle ne le

recevrait plus. Depuis deux jours, il battait le pavé. Enfin,

il venait de compléter la somme, le matin même.

-- Les mille francs, finit-il par dire en tirant de sa poche une

enveloppe.

Nana avait oublié.

-- Les mille francs! cria-t-elle. Est-ce que je demande

l'aumône?... Tiens! voilà le cas que j'en fais, de tes mille

francs!

Et, prenant l'enveloppe, elle la lui jeta par la figure. En juif

prudent, il la ramassa, péniblement. Il regardait la jeune

femme, hébété. Muffat échangea avec lui un regard de désespoir,

pendant qu'elle se mettait les poings sur les hanches pour crier

plus fort.

-- Ah! ça, avez-vous bientôt fini de m'insulter!... Toi, mon

cher, je suis contente que tu sois venu aussi, parce que,

vois-tu, le balayage va être complet... Allons, houp! dehors.

Puis, comme ils ne se pressaient guère, paralysés:

-- Hein? vous dites que je fais une sottise? Possible! Mais

vous m'avez trop embêtée!... Et zut! j'en ai assez d'être chic!

Si j'en crève, c'est mon plaisir.

Ils voulurent la calmer, ils la suppliaient.

-- Une, deux, vous refusez de partir?... Eh bien! voyez ça.

J'ai du monde.

D'un geste brusque, elle ouvrit toute grande la porte de la

chambre. Alors, les deux hommes, au milieu du lit défait,

aperçurent Fontan. Il ne s'attendait pas à être montré ainsi, et

il avait les jambes en l'air, la chemise volante, vautré comme un

bouc au milieu des dentelles fripées, avec sa peau noire.

D'ailleurs, il ne se troubla pas, habitué aux surprises des

planches. Après la première secousse de saisissement, il trouva

un jeu de physionomie pour s'en tirer à son honneur, il fit le

lapin comme il disait, avançant la bouche, frisant le nez, dans

un remuement du museau entier. Sa tête de faune canaille suait

le vice. C'était Fontan que, depuis huit jours, Nana allait

chercher aux Variétés, prise de la toquade enragée des filles

pour la laideur grimacière des comiques.

-- Voilà! dit-elle en le montrant, avec un geste de tragédienne.

Muffat, qui avait tout accepté, se révolta sous cet affront.

-- Putain! bégaya-t-il.

Mais Nana, déjà dans la chambre, revint, pour avoir le dernier

mot.

-- De quoi, putain! Et ta femme?

Et, s'en allant, refermant la porte à toute volée, elle poussa

bruyamment le verrou. Les deux hommes, restés seuls, se

regardèrent en silence. Zoé venait d'entrer. Mais elle ne les

bouscula pas, elle leur causa très raisonnablement. En personne

sage, elle trouvait la bêtise de madame un peu forte. Pourtant,

elle la défendait: ça ne tiendrait pas avec ce cabotin, il

fallait laisser passer cette rage-là. Les deux hommes se

retirèrent. Ils n'avaient pas dit une parole. Sur le trottoir,

émus par une fraternité, ils se donnèrent une poignée de main

silencieuse; et, se tournant le dos, ils s'éloignèrent, traînant

la jambe, chacun de son côté.

Lorsque Muffat rentra enfin à son hôtel de la rue Miromesnil, sa

femme justement arrivait. Tous deux se rencontrèrent dans le

vaste escalier, dont les murs sombres laissaient tomber un

frisson glacé. Ils levèrent les yeux et se virent. Le comte

avait encore ses vêtements boueux, sa pâleur effarée d'homme qui

revient du vice. La comtesse, comme brisée par une nuit de

chemin de fer, dormait debout, mal repeignée et les paupières

meurtries.