บทที่ บทที่ 12 · Chapter XII
. Chapter XII
Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de
Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était
revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre,
faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute
moite d'une odeur d'amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles
de laque blanche, incrustée d'argent. Un rideau rabattu noyait
le lit d'un flot d'ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser
coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un
instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la
tête retombée sur l'oreiller, demeurait dans le noir.
-- Chéri, tu crois au bon Dieu? demanda-t-elle après un moment de
réflexion, la face grave, envahie d'une épouvante religieuse, au
sortir des bras de son amant.
Depuis le matin, elle se plaignait d'un malaise, et toutes ses
idées bêtes, comme elle disait, des idées de mort et d'enfer, la
travaillaient sourdement. C'était parfois, chez elle, des nuits
où des peurs d'enfant, des imaginations atroces la secouaient de
cauchemars, les yeux ouverts. Elle reprit:
-- Hein? penses-tu que j'irai au ciel?
Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces
questions singulières en un pareil moment, sentait s'éveiller ses
remords de catholique. Mais, la chemise glissée des épaules, les
cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant,
en se cramponnant.
-- J'ai peur de mourir... J'ai peur de mourir...
Il eut toutes les peines du monde à se dégager. Lui-même
craignait de céder au coup de folie de cette femme, collée contre
son corps, dans l'effroi contagieux de l'invisible; et il la
raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement
se bien conduire pour mériter un jour le pardon. Mais elle
hochait la tête; sans doute elle ne faisait de mal à personne;
même elle portait toujours une médaille de la Vierge, qu'elle lui
montra, pendue à un fil rouge, entre les seins; seulement,
c'était réglé d'avance, toutes les femmes qui n'étaient pas
mariées et qui voyaient des hommes allaient en enfer. Des
lambeaux de son catéchisme lui revenaient. Ah! si l'on avait su
au juste; mais voilà, on ne savait rien, personne ne rapportait
des nouvelles; et, vrai! ce serait stupide de se gêner, si les
prêtres disaient des bêtises. Pourtant, elle baisait dévotement
la médaille, toute tiède de sa peau, comme une conjuration contre
la mort, dont l'idée l'emplissait d'une horreur froide.
Il fallut que Muffat l'accompagnât dans le cabinet de toilette;
elle tremblait d'y rester une minute seule, même en laissant la
porte ouverte. Quand il se fut recouché, elle rôda encore par la
chambre, visitant les coins, tressaillant au plus léger bruit.
Une glace l'arrêta, elle s'oublia comme autrefois, dans le
spectacle de sa nudité. Mais la vue de sa gorge, de ses hanches
et de ses cuisses, redoublait sa peur. Elle finit par se tâter
les os de la face, longuement, avec les deux mains.
-- On est laid, quand on est mort, dit-elle d'une voix lente.
Et elle se serrait les joues, elle s'agrandissait les yeux,
s'enfonçait la mâchoire pour voir comment elle serait. Puis, se
tournant vers le comte, ainsi défigurée:
-- Regarde donc, j'aurai la tête toute petite, moi.
Alors, il se fâcha.
-- Tu es folle, viens te coucher.
Il la voyait dans une fosse, avec le décharnement d'un siècle de
sommeil; et ses mains s'étaient jointes, il bégayait une prière.
Depuis quelque temps, la religion l'avait reconquis; ses crises
de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang,
qui le laissaient comme assommé. Les doigts de ses mains
craquaient, il répétait ces seuls mots, continuellement: «Mon
Dieu... mon Dieu... mon Dieu.» C'était le cri de son
impuissance, le cri de son péché, contre lequel il restait sans
force, malgré la certitude de sa damnation. Quand elle revint,
elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la
poitrine, les yeux en l'air comme pour chercher le ciel. Et elle
se remit à pleurer, tous deux s'embrassèrent, claquant des dents
sans savoir pourquoi, roulant au fond de la même obsession
imbécile. Ils avaient déjà passé une nuit semblable; seulement,
cette fois, c'était complètement idiot, ainsi que Nana le
déclara, lorsqu'elle n'eut plus peur. Un soupçon lui fit
interroger le comte avec prudence: peut-être Rose Mignon
avait-elle envoyé la fameuse lettre. Mais ce n'était pas ça,
c'était le trac, pas davantage, car il ignorait encore son
cocuage.
Deux jours plus tard, après une nouvelle disparition, Muffat se
présenta dans la matinée, heure à laquelle il ne venait jamais.
Il était livide, les yeux rougis, tout secoué encore d'une grande
lutte intérieure. Mais Zoé, effarée elle-même, ne s'aperçut pas
de son trouble. Elle avait couru à sa rencontre, elle lui
criait:
-- Oh! monsieur, arrivez donc! madame a failli mourir, hier
soir.
Et, comme il demandait des détails:
-- Quelque chose à ne pas croire... Une fausse couche, monsieur!
Nana était enceinte de trois mois. Longtemps elle avait cru à
une indisposition; le docteur Boutarel lui-même doutait. Puis,
quand il se prononça nettement, elle éprouva un tel ennui,
qu'elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse. Ses
peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette
aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de
fille-mère forcée de cacher son état. Cela lui semblait un
accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on
l'aurait plaisantée. Hein? la mauvaise blague! pas de veine,
vraiment! Il fallait qu'elle fût pincée, quand elle croyait que
c'était fini. Et elle avait une continuelle surprise, comme
dérangée dans son sexe; ça faisait donc des enfants, même
lorsqu'on ne voulait plus et qu'on employait ça à d'autres
affaires? La nature l'exaspérait, cette maternité grave qui se
levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les
morts qu'elle semait autour d'elle. Est-ce qu'on n'aurait pas dû
disposer de soi à sa fantaisie, sans tant d'histoires? Ainsi,
d'où tombait-il, ce mioche? Elle ne pouvait seulement le dire.
Ah! Dieu! celui qui l'avait fait, aurait eu une riche idée en
le gardant pour lui, car personne ne le réclamait, il gênait tout
le monde, et il n'aurait bien sûr pas beaucoup de bonheur dans
l'existence!
Cependant, Zoé racontait la catastrophe.
-- Madame a été prise de coliques vers quatre heures. Quand je
suis allée dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus
revenir, je l'ai trouvée étendue par terre, évanouie. Oui,
monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l'avait
assassinée... Alors, j'ai compris, n'est-ce pas? J'étais
furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur...
Justement, il y avait là monsieur Georges. Il m'a aidée à la
relever, et au premier mot de fausse couche, voilà qu'il s'est
trouvé mal à son tour... Vrai! je me fais de la bile, depuis
hier!
En effet, l'hôtel paraissait bouleversé. Tous les domestiques
galopaient à travers l'escalier et les pièces. Georges venait de
passer la nuit sur un fauteuil du salon. C'était lui qui avait
annoncé la nouvelle aux amis de madame, le soir, à l'heure où
madame recevait d'habitude. Il restait très pâle, il racontait
l'histoire, plein de stupeur et d'émotion. Steiner, la Faloise,
Philippe, d'autres encore, s'étaient présentés. Dès la première
phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible! ça devait
être une farce! Ensuite, ils devenaient sérieux, ils regardaient
la porte de la chambre, l'air ennuyé, hochant la tête, ne
trouvant pas ça drôle. Jusqu'à minuit, une douzaine de messieurs
avaient causé bas devant la cheminée, tous amis, tous travaillés
par la même idée de paternité. Ils semblaient s'excuser entre
eux, avec des mines confuses de maladroits. Puis, ils
arrondissaient le dos, ça ne les regardait pas, ça venait d'elle;
hein? épatante, cette Nana! jamais on n'aurait cru à une
pareille blague de sa part! Et ils s'en étaient allés un à un,
sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d'un mort, où l'on
ne peut plus rire.
-- Montez tout de même, monsieur, dit Zoé à Muffat. Madame est
beaucoup mieux, elle va vous recevoir... Nous attendons le
docteur qui a promis de revenir ce matin.
La femme de chambre avait décidé Georges à retourner chez lui
pour dormir. En haut, dans le salon, il ne restait que Satin,
allongée sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l'air.
Depuis l'accident, au milieu de l'effarement de l'hôtel, elle
montrait une rage froide, avec des haussements d'épaules, des
mots féroces. Alors, comme Zoé passait devant elle, en répétant
à monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:
-- C'est bien fait, ça lui apprendra! lâcha-t-elle d'une voix
brève.
Ils se retournèrent, surpris. Satin n'avait pas remué, les yeux
toujours au plafond, sa cigarette pincée nerveusement entre ses
lèvres.
-- Eh bien! vous êtes bonne, vous! dit Zoé.
Mais Satin se mit sur son séant, regarda furieusement le comte,
en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:
-- C'est bien fait, ça lui apprendra!
Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fumée, comme
désintéressée et résolue à ne se mêler de rien. Non, c'était
trop bête!
Zoé, pourtant, venait d'introduire Muffat dans la chambre. Une
odeur d'éther y traînait, au milieu d'un silence tiède, que les
rares voitures de l'avenue de Villiers troublaient à peine d'un
sourd roulement. Nana, très blanche sur l'oreiller, ne dormait
pas, les yeux grands ouverts et songeurs. Elle sourit, sans
bouger, en apercevant le comte.
-- Ah! mon chat, murmura-t-elle d'une voix lente, j'ai bien cru
que je ne te reverrais jamais.
Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle
s'attendrit, elle lui parla de l'enfant, de bonne foi, comme s'il
en était le père.
-- Je n'osais pas te dire... Je me sentais si heureuse! Oh! je
faisais des rêves, j'aurais voulu qu'il fût digne de toi. Et
voilà, il n'y a plus rien... Enfin, ça vaut mieux peut-être. Je
n'entends pas mettre un embarras dans ta vie.
Lui, étonné de cette paternité, balbutiait des phrases. Il avait
pris une chaise et s'était assis contre le lit, un bras appuyé
aux couvertures. Alors, la jeune femme remarqua son visage
bouleversé, le sang qui rougissait ses yeux, la fièvre dont
tremblaient ses lèvres.
-- Qu'as-tu donc? demanda-t-elle. Tu es malade, toi aussi?
-- Non, dit-il péniblement.
Elle le regarda d'un air profond. Puis, d'un signe, elle renvoya
Zoé, qui s'attardait à ranger les fioles. Et, quand ils furent
seuls, elle l'attira, en répétant:
-- Qu'as-tu, chéri?... Tes yeux crèvent de larmes, je le vois
bien... Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.
-- Non, non, je te jure, bégaya-t-il.
Mais, étranglé de souffrance, attendri encore par cette chambre
de malade où il tombait sans savoir, il éclata en sanglots, il
enfouit son visage dans les draps, pour étouffer l'explosion de
sa douleur. Nana avait compris. Bien sûr, Rose Mignon s'était
décidée à envoyer la lettre. Elle le laissa pleurer un instant,
secoué de convulsions si rudes, qu'il la remuait dans le lit.
Enfin, d'un accent de maternelle compassion:
-- Tu as eu des ennuis chez toi?
Il dit oui de la tête. Elle fit une nouvelle pause, puis très
bas:
-- Alors, tu sais tout?
Il dit oui de la tête. Et le silence retomba, un lourd silence
dans la chambre endolorie. C'était la veille, en rentrant d'une
soirée chez l'impératrice, qu'il avait reçu la lettre écrite par
Sabine à son amant. Après une nuit atroce, passée à rêver de
vengeance, il était sorti le matin, pour résister au besoin de
tuer sa femme. Dehors, saisi par la douceur d'une belle matinée
de juin, il n'avait plus retrouvé ses idées, il était venu chez
Nana, comme il y venait à toutes les heures terribles de son
existence. Là seulement, il s'abandonnait dans sa misère, avec
la joie lâche d'être consolé.
-- Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant très
bonne. Il y a longtemps que je le sais. Mais, bien sûr, ce
n'est pas moi qui t'aurais ouvert les yeux. Tu te rappelles,
l'année dernière, tu avais eu des doutes. Puis, grâce à ma
prudence, les choses s'étaient arrangées. Enfin, tu manquais de
preuves... Dame! aujourd'hui, si tu en as une, c'est dur, je le
comprends. Pourtant, il faut se faire une raison. On n'est pas
déshonoré pour ça.
Il ne pleurait plus. Une honte le tenait, bien qu'il eût glissé
depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son ménage.
Elle dut l'encourager. Voyons, elle était femme, elle pouvait
tout entendre. Comme il laissait échapper d'une voix sourde:
-- Tu es malade. A quoi bon te fatiguer!... C'est stupide d'être
venu. Je m'en vais.
-- Mais non, dit-elle vivement. Reste. Je te donnerai peut-être
un bon conseil. Seulement, ne me fais pas trop parler, le
médecin l'a défendu.
Il s'était enfin levé, il marchait dans la chambre. Alors, elle
le questionna.
-- Maintenant, que vas-tu faire?
-- Je vais souffleter cet homme, parbleu!
Elle eut une moue de désapprobation.
-- Ça, ce n'est pas fort... Et ta femme?
-- Je plaiderai, j'ai une preuve.
-- Pas fort du tout, mon cher. C'est même bête... Tu sais,
jamais je ne te laisserai faire ça.
Et, posément, de sa voix faible, elle démontra le scandale
inutile d'un duel et d'un procès. Pendant huit jours, il serait
la fable des journaux; c'était son existence entière qu'il
jouerait, sa tranquillité, sa haute situation à la cour,
l'honneur de son nom; et pourquoi? pour mettre les rieurs contre
lui.
-- Qu'importe! cria-t-il, je me serai vengé.
-- Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans
ces machines-là, on ne se venge jamais.
Il s'arrêta, balbutiant. Certes, il n'était pas lâche; mais il
sentait qu'elle avait raison; un malaise grandissait en lui,
quelque chose d'appauvri et de honteux qui venait de l'amollir,
dans l'élan de sa colère. D'ailleurs, elle lui porta un nouveau
coup, avec une franchise décidée à tout dire.
-- Et veux-tu savoir ce qui t'embête, chéri?... C'est que
toi-même tu trompes ta femme. Hein? tu ne découches pas pour
enfiler des perles. Ta femme doit s'en douter. Alors, quel
reproche peux-tu lui faire? Elle te répondra que tu lui as donné
l'exemple, ce qui te fermera le bec... Voilà, chéri, pourquoi tu
es ici à piétiner, au lieu d'être là-bas à les massacrer tous les
deux.
Muffat était retombé sur la chaise, accablé sous cette brutalité
de paroles. Elle se tut, reprenant haleine; puis, à demi-voix:
-- Oh! je suis brisée... Aide-moi donc à me relever un peu. Je
glisse toujours, j'ai la tête trop basse.
Quand il l'eut aidée, elle soupira, se trouvant mieux. Et elle
revint sur le beau spectacle d'un procès en séparation.
Voyait-il l'avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de
Nana? Tout y aurait passé, son four aux Variétés, son hôtel, sa
vie. Ah! non, par exemple, elle ne tenait pas à tant de
réclame! De sales femmes l'auraient peut-être poussé, pour
battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout,
voulait son bonheur. Elle l'avait attiré, elle le tenait
maintenant, la tête au bord de l'oreiller, près de la sienne, un
bras passé à son cou; et elle lui souffla doucement:
-- Écoute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.
Il se révolta. Jamais! Son coeur éclatait, c'était trop de
honte. Elle, pourtant, insistait avec tendresse.
-- Tu vas te remettre avec ta femme... Voyons, tu ne veux pas
entendre dire partout que je t'ai détourné de ton ménage? Ça me
ferait une trop vilaine réputation, que penserait-on de moi?...
Seulement, jure que tu m'aimeras toujours, parce que, du moment
où tu iras avec une autre...
Les larmes la suffoquaient. Il l'interrompit par des baisers, en
répétant:
-- Tu es folle, c'est impossible!
-- Si, si, reprit-elle, il le faut... Je me ferai une raison.
Après tout, elle est ta femme. Ce n'est pas comme si tu me
trompais avec la première venue.
Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils. Même
elle parla de Dieu. Il croyait entendre M. Venot, quand le
vieillard le sermonnait, pour l'arracher au péché. Elle,
cependant, ne parlait pas de rompre; elle prêchait des
complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa
maîtresse, une vie de tranquillité, sans embêtement pour
personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les saletés
inévitables de l'existence. Ça ne changerait rien à leur vie, il
resterait son petit chat préféré, seulement il viendrait un peu
moins souvent et donnerait à la comtesse les nuits qu'il ne
passerait pas avec elle. Elle était à bout de forces, elle
acheva, dans un petit souffle:
-- Enfin, j'aurai la conscience d'avoir fait une bonne action...
Tu m'aimeras davantage.
Un silence régna. Elle avait fermé les yeux, pâlissant encore
sur l'oreiller. Maintenant, il l'écoutait, sous le prétexte
qu'il ne voulait pas la fatiguer. Au bout d'une grande minute,
elle rouvrit les yeux, elle murmura:
-- Et l'argent, d'ailleurs? Où prendras-tu l'argent, si tu te
fâches?... Labordette est venu hier pour le billet... Moi, je
manque de tout, je n'ai plus rien à me mettre sur le corps.
Puis, refermant les paupières, elle parut morte. Une ombre
d'angoisse profonde avait passé sur le visage de Muffat. Dans le
coup qui le frappait, il oubliait depuis la veille des embarras
d'argent, dont il ne savait comment sortir. Malgré des promesses
formelles, le billet de cent mille francs, renouvelé une première
fois, venait d'être mis en circulation; et Labordette, affectant
le désespoir, rejetait tout sur Francis, disait qu'il ne lui
arriverait plus de se compromettre dans une affaire, avec un
homme de peu d'éducation. Il fallait payer, jamais le comte
n'aurait laissé protester sa signature. Puis, outre les
nouvelles exigences de Nana, c'était chez lui un gâchis de
dépenses extraordinaires. Au retour des Fondettes, la comtesse
avait brusquement montré un goût de luxe, un appétit de
jouissances mondaines, qui dévoraient leur fortune. On
commençait à parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau
train de maison, cinq cent mille francs gaspillés à transformer
le vieil hôtel de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives,
et des sommes considérables disparues, fondues, données
peut-être, sans qu'elle se souciât d'en rendre compte. Deux
fois, Muffat s'était permis des observations, voulant savoir;
mais elle l'avait regardé d'un air si singulier, en souriant,
qu'il n'osait plus l'interroger, de peur d'une réponse trop
nette. S'il acceptait Daguenet comme gendre de la main de Nana,
c'était surtout avec l'idée de pouvoir réduire la dot d'Estelle à
deux cent mille francs, quitte à prendre pour le reste des
arrangements avec le jeune homme, heureux encore de ce mariage
inespéré.
Cependant, depuis huit jours, dans cette nécessité immédiate de
trouver les cent mille francs de Labordette, Muffat avait imaginé
un seul expédient, devant lequel il reculait. C'était de vendre
les Bordes, une magnifique propriété, estimée à un demi-million,
qu'un oncle venait de léguer à la comtesse. Seulement, il
fallait la signature de celle-ci, qui elle-même, par son contrat,
ne pouvait aliéner la propriété, sans l'autorisation du comte.
La veille enfin, il avait résolu de causer de cette signature
avec sa femme. Et tout croulait, jamais à cette heure il
n'accepterait un pareil compromis. Cette pensée enfonçait
davantage le coup affreux de l'adultère. Il comprenait bien ce
que Nana demandait; car, dans l'abandon croissant qui le poussait
à la mettre de moitié en tout, il s'était plaint de sa situation,
il lui avait confié son ennui au sujet de cette signature de la
comtesse.
Pourtant, Nana ne parut pas insister. Elle ne rouvrait plus les
yeux. En la voyant si pâle, il eut peur, il lui fit prendre un
peu d'éther. Et elle soupira, elle le questionna, sans nommer
Daguenet.
-- A quand le mariage?
-- On signe le contrat mardi, dans cinq jours, répondit-il.
Alors, les paupières toujours closes, comme si elle parlait dans
la nuit de ses pensées:
-- Enfin, mon chat, vois ce que tu as à faire... Moi, je veux que
tout le monde soit content.
Il la calma, en lui prenant une main. Oui, l'on verrait,
l'important était qu'elle se reposât. Et il ne se révoltait
plus, cette chambre de malade, si tiède et si endormie, trempée
d'éther, avait achevé de l'assoupir dans un besoin de paix
heureuse. Toute sa virilité, enragée par l'injure, s'en était
allée à la chaleur de ce lit, près de cette femme souffrante,
qu'il soignait, avec l'excitation de sa fièvre et le ressouvenir
de leurs voluptés. Il se penchait vers elle, il la serrait dans
une étreinte; tandis que, la figure immobile, elle avait aux
lèvres un fin sourire de victoire. Mais le docteur Boutarel
parut.
-- Eh bien! et cette chère enfant? dit-il familièrement à
Muffat, qu'il traitait en mari. Diable! nous l'avons fait
causer!
Le docteur était un bel homme, jeune encore, qui avait une
clientèle superbe dans le monde galant. Très gai, riant en
camarade avec ces dames, mais ne couchant jamais, il se faisait
payer fort cher et avec la plus grande exactitude. D'ailleurs,
il se dérangeait au moindre appel, Nana l'envoyait chercher deux
ou trois fois par semaine, toujours tremblante à l'idée de la
mort, lui confiant avec anxiété des bobos d'enfant, qu'il
guérissait en l'amusant de commérages et d'histoires folles.
Toutes ces dames l'adoraient. Mais, cette fois, le bobo était
sérieux.
Muffat se retirait, très ému. Il n'éprouvait plus qu'un
attendrissement, à voir sa pauvre Nana si faible. Comme il
sortait, elle le rappela d'un signe, elle lui tendit le front;
et, à voix basse, d'un air de menace plaisante:
-- Tu sais ce que je t'ai permis... Retourne avec ta femme, ou
plus rien, je me fâche!
La comtesse Sabine avait voulu que le contrat de sa fille fût
signé un mardi, pour inaugurer par une fête l'hôtel restauré, où
les peintures séchaient à peine. Cinq cents invitations étaient
lancées, un peu dans tous les mondes. Le matin encore, les
tapissiers clouaient des tentures; et, au moment d'allumer les
lustres, vers neuf heures, l'architecte, accompagné de la
comtesse qui se passionnait, donnait les derniers ordres.
C'était une de ces fêtes de printemps, d'un charme si tendre.
Les chaudes soirées de juin avaient permis d'ouvrir les deux
portes du grand salon et de prolonger le bal jusque sur le sable
du jardin. Quand les premiers invités arrivèrent, accueillis à
la porte par le comte et la comtesse, ils eurent un
éblouissement. Il fallait se rappeler le salon d'autrefois, où
passait le souvenir glacial de la comtesse Muffat, cette pièce
antique, toute pleine d'une sévérité dévote, avec son meuble
Empire d'acajou massif, ses tentures de velours jaune, son
plafond verdâtre, trempé d'humidité. Maintenant, dès l'entrée,
dans le vestibule, des mosaïques rehaussées d'or se moiraient
sous de hauts candélabres, tandis que l'escalier de marbre
déroulait sa rampe aux fines ciselures. Puis, le salon
resplendissait, drapé de velours de Gênes, tendu au plafond d'une
vaste décoration de Boucher, que l'architecte avait payée cent
mille francs, à la vente du château de Dampierre. Les lustres,
les appliques de cristal allumaient là un luxe de glaces et de
meubles précieux. On eût dit que la chaise longue de Sabine, ce
siège unique de soie rouge, dont la mollesse autrefois étonnait,
s'était multipliée, élargie, jusqu'à emplir l'hôtel entier d'une
voluptueuse paresse, d'une jouissance aiguë, qui brûlait avec la
violence des feux tardifs.
Déjà l'on dansait. L'orchestre, placé dans le jardin, devant une
des fenêtres ouvertes, jouait une valse, dont le rythme souple
arrivait adouci, envolé au plein air. Et le jardin
s'élargissait, dans une ombre transparente, éclairé de lanternes
vénitiennes, avec une tente de pourpre plantée sur le bord d'une
pelouse, où était installé un buffet. Cette valse, justement la
valse canaille de la _Blonde Vénus_, qui avait le rire d'une
polissonnerie, pénétrait le vieil hôtel d'une onde sonore, d'un
frisson chauffant les murs. Il semblait que ce fût quelque vent
de la chair, venu de la rue, balayant tout un âge mort dans la
hautaine demeure, emportant le passé des Muffat, un siècle
d'honneur et de foi endormi sous les plafonds.
Cependant, près de la cheminée, à leur place habituelle, les
vieux amis de la mère du comte se réfugiaient, dépaysés, éblouis.
Ils formaient un petit groupe, au milieu de la cohue peu à peu
envahissante. Madame Du Joncquoy, ne reconnaissant plus les
pièces, avait traversé la salle à manger. Madame Chantereau
regardait d'un air stupéfait le jardin, qui lui paraissait
immense. Bientôt, à voix basse, ce fut dans ce coin toutes
sortes de réflexions amères.
-- Dites donc, murmurait madame Chantereau, si la comtesse
revenait... Hein? vous imaginez-vous son entrée, au milieu de
ce monde. Et tout cet or, et ce vacarme... C'est scandaleux!
-- Sabine est folle, répondait madame Du Joncquoy. L'avez-vous
vue à la porte? Tenez, on l'aperçoit d'ici... Elle a tous ses
diamants.
Un instant, elles se levèrent pour examiner de loin la comtesse
et le comte. Sabine, en toilette blanche, garnie d'un point
d'Angleterre merveilleux, était triomphante de beauté, jeune,
gaie, avec une pointe d'ivresse dans son continuel sourire. Près
d'elle, Muffat, vieilli, un peu pâle, souriait aussi, de son air
calme et digne.
-- Et penser qu'il était le maître, reprit madame Chantereau, que
pas un petit banc ne serait entré sans qu'il l'eût permis!... Ah
bien! elle a changé ça, il est chez elle, à cette heure... Vous
souvenez-vous, lorsqu'elle ne voulait pas refaire son salon?
C'est l'hôtel qu'elle a refait.
Mais elles se turent, madame de Chezelles entrait, suivie d'une
bande de jeunes messieurs, s'extasiant, approuvant avec de
légères exclamations.
-- Oh! délicieux!... exquis!... c'est d'un goût!
Et elle leur jeta de loin:
-- Que disais-je! Il n'y a rien comme ces vieilles masures,
lorsqu'on les arrange... Ça vous prend un chic! N'est-ce pas?
tout à fait grand siècle... Enfin, elle peut recevoir.
Les deux vieilles dames s'étaient assises de nouveau, baissant la
voix, causant du mariage, qui étonnait bien des gens. Estelle
venait de passer, en robe de soie rose, toujours maigre et plate,
avec sa face muette de vierge. Elle avait accepté Daguenet,
paisiblement; elle ne témoignait ni joie ni tristesse, aussi
froide, aussi blanche que les soirs d'hiver où elle mettait des
bûches au feu. Toute cette fête donnée pour elle, ces lumières,
ces fleurs, cette musique, la laissaient sans une émotion.
-- Un aventurier, disait madame Du Joncquoy. Moi, je ne l'ai
jamais vu.
-- Prenez garde, le voici, murmura madame Chantereau.
Daguenet, qui avait aperçu madame Hugon avec ses fils, s'était
empressé de lui offrir le bras; et il riait, il lui témoignait
une effusion de tendresse, comme si elle eût travaillé pour une
part à son coup de fortune.
-- Je vous remercie, dit-elle en s'asseyant près de la cheminée.
Voyez-vous, c'est mon ancien coin.
-- Vous le connaissez? demanda madame Du Joncquoy, lorsque
Daguenet fut parti.
-- Certainement, un charmant jeune homme. Georges l'aime
beaucoup... Oh! une famille des plus honorables.
Et la bonne dame le défendit contre une sourde hostilité qu'elle
sentait. Son père, très estimé de Louis-Philippe, avait occupé
jusqu'à sa mort une préfecture. Lui, s'était un peu dissipé,
peut-être. On le prétendait ruiné. En tout cas, un de ses
oncles, un grand propriétaire, devait lui laisser sa fortune.
Mais ces dames hochaient la tête, pendant que madame Hugon, gênée
elle-même, revenait toujours à l'honorabilité de la famille.
Elle était très lasse, elle se plaignit de ses jambes. Depuis un
mois, elle habitait sa maison de la rue Richelieu, pour un tas
d'affaires, disait-elle. Une ombre de tristesse voilait son
maternel sourire.
-- N'importe, conclut madame Chantereau, Estelle aurait pu
prétendre à beaucoup mieux.
Il y eut une fanfare. C'était un quadrille, le monde refluait aux
deux côtés du salon, pour laisser la place libre. Des robes
claires passaient, se mêlaient, au milieu des taches sombres des
habits; tandis que la grande lumière mettait, sur la houle des
têtes, des éclairs de bijoux, un frémissement de plumes blanches,
une floraison de lilas et de roses. Il faisait déjà chaud, un
parfum pénétrant montait de ces tulles légers, de ces chiffonnages
de satin et de soie, où les épaules nues pâlissaient, sous les
notes vives de l'orchestre. Par les portes ouvertes, au fond des
pièces voisines, on voyait des rangées de femmes assises, avec
l'éclat discret de leur sourire, une lueur des yeux, une moue de
la bouche, que battait le souffle des éventails. Et des invités
arrivaient toujours, un valet lançait des noms, tandis que,
lentement, au milieu des groupes, des messieurs tâchaient de caser
des dames, embarrassées à leurs bras, se haussant, cherchant de
loin un fauteuil libre. Mais l'hôtel s'emplissait, les jupes se
tassaient avec un petit bruit, il y avait des coins où une nappe
de dentelles, de noeuds, de poufs, bouchait le passage, dans la
résignation polie de toutes, faites à ces cohues éblouissantes,
gardant leur grâce. Cependant, au fond du jardin, sous la lueur
rosée des lanternes vénitiennes, des couples s'enfonçaient,
échappés à l'étouffement du grand salon, des ombres de robes
filaient au bord de la pelouse, comme rythmées par la musique du
quadrille, qui prenait, derrière les arbres, une douceur
lointaine.
Steiner venait de rencontrer là Foucarmont et la Faloise, buvant
un verre de champagne, devant le buffet.
-- C'est pourri de chic, disait la Faloise, en examinant la tente
de pourpre, tenue sur des lances dorées. On se croirait à la
foire aux pains d'épices... Hein? c'est ça! la foire aux pains
d'épices!
Maintenant, il affectait une blague continuelle, posant pour le
jeune homme ayant abusé de tout et ne trouvant plus rien digne
d'être pris au sérieux.
-- C'est ce pauvre Vandeuvres qui serait surpris, s'il revenait,
murmura Foucarmont. Vous vous souvenez, quand il crevait d'ennui
là-bas, devant la cheminée. Fichtre! il ne fallait pas rire.
-- Vandeuvres, laissez donc, un raté! reprit dédaigneusement la
Faloise. En voilà un qui s'est mis le doigt dans l'oeil, s'il a
cru nous épater avec son rôtissage! Personne n'en parle
seulement plus. Rasé, fini, enterré, Vandeuvres! A un autre!
Puis, comme Steiner leur serrait la main:
-- Vous savez, Nana vient d'arriver... Oh! une entrée, mes
enfants! quelque chose de pharamineux!... D'abord, elle a
embrassé la comtesse. Ensuite, quand les enfants se sont
approchés, elle les a bénis en disant à Daguenet: «Écoute, Paul,
si tu lui fais des queues, c'est à moi que tu auras à faire...»
Comment! vous n'avez pas vu ça! Oh! un chic! un succès!
Les deux autres l'écoutaient, bouche béante. Enfin, ils se
mirent à rire. Lui, enchanté, se trouvait très fort.
-- Hein? vous avez cru que c'était arrivé... Dame! puisque
c'est Nana qui a fait le mariage. D'ailleurs, elle est de la
famille.
Les fils Hugon passaient, Philippe le fit taire. Alors, entre
hommes, on causa du mariage. Georges se fâcha contre la Faloise,
qui racontait l'histoire. Nana avait bien collé à Muffat un de
ses anciens pour gendre; seulement, il était faux que, la veille
encore, elle eût couché avec Daguenet. Foucarmont se permit de
hausser les épaules. Savait-on jamais quand Nana couchait avec
quelqu'un? Mais Georges, emporté, répondit par un: «Moi,
monsieur, je le sais!» qui les mit tous en gaieté. Enfin, comme
le dit Steiner, ça faisait toujours une drôle de cuisine.
Peu à peu, on envahissait le buffet. Ils cédèrent la place, sans
se quitter. La Faloise regardait les femmes effrontément, comme
s'il s'était cru à Mabille. Au fond d'une allée, ce fut une
surprise, la bande trouva M. Venot en grande conférence avec
Daguenet; et des plaisanteries faciles les égayèrent, il le
confessait, il lui donnait des conseils pour la première nuit.
Puis, ils revinrent devant une des portes du salon, où une polka
emportait des couples, dans un balancement qui mettait un sillage
au milieu des hommes restés debout. Sous les souffles venus du
dehors, les bougies brûlaient très hautes. Quand une robe
passait, avec les légers claquements de la cadence, elle
rafraîchissait d'un petit coup de vent la chaleur braisillante
tombant des lustres.
-- Fichtre! ils n'ont pas froid, là dedans! murmura la Faloise.
Leurs yeux clignaient, au retour des ombres mystérieuses du
jardin; et ils se montrèrent le marquis de Chouard, isolé,
dominant de sa haute taille les épaules nues qui l'entouraient.
Il avait une face pâle, très sévère, un air de hautaine dignité,
sous sa couronne de rares cheveux blancs. Scandalisé par la
conduite du comte Muffat, il venait de rompre publiquement, il
affectait de ne plus mettre les pieds dans l'hôtel. S'il avait
consenti à y paraître, ce soir-là, c'était sur les instances de
sa petite-fille, dont il désapprouvait d'ailleurs le mariage,
avec des paroles indignées contre la désorganisation des classes
dirigeantes par les honteux compromis de la débauche moderne.
-- Ah! c'est la fin, disait près de la cheminée madame Du
Joncquoy à l'oreille de madame Chantereau. Cette fille a
ensorcelé ce malheureux... Nous qui l'avons connu si croyant, si
noble!
-- Il paraît qu'il se ruine, continua madame Chantereau. Mon mari
a eu entre les mains un billet... Il vit maintenant dans cet
hôtel de l'avenue de Villiers. Tout Paris en cause... Mon Dieu!
je n'excuse pas Sabine; avouez pourtant qu'il lui donne bien des
sujets de plainte, et, dame! si elle jette aussi l'argent par
les fenêtres...
-- Elle n'y jette pas que l'argent, interrompit l'autre. Enfin, à
deux, ils iront plus vite... Une noyade dans la boue, ma chère.
Mais une voix douce les interrompit. C'était M. Venot. Il était
venu s'asseoir derrière elles, comme désireux de disparaître; et,
se penchant, il murmurait:
-- Pourquoi désespérer? Dieu se manifeste, lorsque tout semble
perdu.
Lui, assistait paisiblement à la débâcle de cette maison qu'il
gouvernait jadis. Depuis son séjour aux Fondettes, il laissait
l'affolement grandir, avec la conscience très nette de son
impuissance. Il avait tout accepté, la passion enragée du comte
pour Nana, la présence de Fauchery près de la comtesse, même le
mariage d'Estelle et de Daguenet. Qu'importaient ces choses! Et
il se montrait plus souple, plus mystérieux, nourrissant l'idée
de s'emparer du jeune ménage comme du ménage désuni, sachant bien
que les grands désordres jettent aux grandes dévotions. La
Providence aurait son heure.
-- Notre ami, continua-t-il à voix basse, est toujours animé des
meilleurs sentiments religieux... Il m'en a donné les preuves
les plus douces.
-- Eh bien! dit madame Du Joncquoy, il devrait d'abord se
remettre avec sa femme.
-- Sans doute... Justement, j'ai l'espoir que cette
réconciliation ne tardera pas.
Alors, les deux vieilles dames le questionnèrent. Mais il
redevint très humble, il fallait laisser agir le ciel. Tout son
désir, en rapprochant le comte et la comtesse, était d'éviter un
scandale public. La religion tolérait bien des faiblesses, quand
on gardait les convenances.
-- Enfin, reprit madame Du Joncquoy, vous auriez dû empêcher ce
mariage avec cet aventurier...
Le petit vieillard avait pris un air de profond étonnement.
-- Vous vous trompez, monsieur Daguenet est un jeune homme du plus
grand mérite... Je connais ses idées. Il veut faire oublier des
erreurs de jeunesse. Estelle le ramènera, soyez-en sûre.
-- Oh! Estelle! murmura dédaigneusement madame Chantereau, je
crois la chère petite incapable d'une volonté. Elle est si
insignifiante!
Cette opinion fit sourire M. Venot. D'ailleurs, il ne s'expliqua
pas sur la jeune mariée. Fermant les paupières, comme pour se
désintéresser, il se perdit de nouveau derrière les jupes, dans
son coin. Madame Hugon, au milieu de sa lassitude distraite,
avait saisi quelques mots. Elle intervint, elle conclut de son
air de tolérance, en s'adressant au marquis de Chouard, qui la
saluait:
-- Ces dames sont trop sévères. L'existence est si mauvaise pour
tout le monde... N'est-ce pas, mon ami, on doit pardonner
beaucoup aux autres, lorsqu'on veut être soi-même digne de
pardon?
Le marquis resta quelques secondes gêné, craignant une allusion.
Mais la bonne dame avait un si triste sourire, qu'il se remit
tout de suite, en disant:
-- Non, pas de pardon pour certaines fautes... C'est avec ces
complaisances qu'une société va aux abîmes.
Le bal s'était encore animé. Un nouveau quadrille donnait au
plancher du salon un léger balancement, comme si la vieille
demeure eût fléchi sous le branle de la fête. Par moments, dans
la pâleur brouillée des têtes, se détachait un visage de femme,
emporté par la danse, aux yeux brillants, aux lèvres
entrouvertes, avec le coup du lustre sur la peau blanche. Madame
Du Joncquoy déclarait qu'il n'y avait pas de bon sens. C'était
une folie d'empiler cinq cents personnes dans un appartement où
l'on aurait tenu deux cents à peine. Alors, pourquoi ne pas
signer le contrat sur la place du Carrousel? Effet des nouvelles
moeurs, disait madame Chantereau; jadis, de telles solennités se
passaient en famille; aujourd'hui, il fallait des cohues, la rue
entrant librement, un écrasement sans lequel la soirée semblait
froide. On affichait son luxe, on introduisait chez soi l'écume
de Paris; et rien de plus naturel si des promiscuités pareilles
pourrissaient ensuite le foyer. Ces dames se plaignaient de ne
pas reconnaître plus de cinquante personnes. D'où venait tout
ça? Des jeunes filles, décolletées, montraient leurs épaules.
Une femme avait un poignard d'or planté dans son chignon, tandis
qu'une broderie de perles de jais l'habillait d'une cotte de
mailles. On en suivait une autre en souriant, tellement la
hardiesse de ses jupes collantes semblait singulière. Tout le
luxe de cette fin d'hiver était là, le monde du plaisir avec ses
tolérances, ce qu'une maîtresse de maison ramasse parmi ses
liaisons d'un jour, une société où se coudoyaient de grands noms
et de grandes hontes, dans le même appétit de jouissances. La
chaleur augmentait, le quadrille déroulait la symétrie cadencée
de ses figures, au milieu des salons trop pleins.
-- Très chic, la comtesse! reprit la Faloise à la porte du
jardin, elle a dix ans de moins que sa fille... A propos,
Foucarmont, vous allez nous dire ça: Vandeuvres pariait qu'elle
n'avait pas de cuisses.
Cette pose au cynisme ennuyait ces messieurs. Foucarmont se
contenta de répondre:
-- Interrogez votre cousin, mon cher. Justement le voilà.
-- Tiens! c'est une idée, cria la Faloise. Je parie dix louis
qu'elle a des cuisses.
Fauchery arrivait, en effet. En habitué de la maison, il avait
fait le tour par la salle à manger, pour éviter l'encombrement
des portes. Repris par Rose, au commencement de l'hiver, il se
partageait entre la chanteuse et la comtesse, très las, ne
sachant comment lâcher l'une des deux. Sabine flattait sa
vanité, mais Rose l'amusait davantage. C'était, d'ailleurs, de
la part de cette dernière une passion vraie, une tendresse d'une
fidélité conjugale, qui désolait Mignon.
-- Écoute, un renseignement, répétait la Faloise, en serrant le
bras de son cousin. Tu vois cette dame en soie blanche?
Depuis que son héritage lui donnait un aplomb insolent, il
affectait de blaguer Fauchery, ayant une ancienne rancune à
satisfaire, voulant se venger des railleries d'autrefois,
lorsqu'il débarquait de sa province.
-- Oui, cette dame qui a des dentelles.
Le journaliste se haussait, ne comprenant pas encore.
-- La comtesse? finit-il par dire.
-- Juste, mon bon... J'ai parié dix louis. A-t-elle des cuisses?
Et il se mit à rire, enchanté d'avoir mouché tout de même ce
gaillard, qui l'épatait si fort jadis, quand il lui demandait si
la comtesse ne couchait avec personne. Mais Fauchery, sans
s'étonner le moins du monde, le regardait fixement.
-- Idiot, va! lâcha-t-il enfin, en haussant les épaules.
Puis, il distribua des poignées de main à ces messieurs, pendant
que la Faloise, décontenancé, n'était plus bien sûr d'avoir dit
quelque chose de drôle. On causa. Depuis les courses, le
banquier et Foucarmont faisaient partie de la bande, avenue de
Villiers. Nana allait beaucoup mieux, le comte chaque soir
venait prendre de ses nouvelles. Cependant, Fauchery, qui
écoutait, semblait préoccupé. Le matin, dans une querelle, Rose
lui avait carrément avoué l'envoi de la lettre; oui, il pouvait
se présenter chez sa dame du monde, il serait bien reçu. Après
de longues hésitations, il était venu quand même, par courage.
Mais l'imbécile plaisanterie de la Faloise le bouleversait, sous
son apparente tranquillité.
-- Qu'avez-vous? lui demanda Philippe. Vous paraissez souffrant.
-- Moi, pas du tout... J'ai travaillé, c'est pourquoi j'arrive si
tard.
Puis, froidement, avec un de ces héroïsmes ignorés, qui dénouent
les vulgaires tragédies de l'existence:
-- Je n'ai pourtant pas salué les maîtres de la maison... Il faut
être poli.
Même, il osa plaisanter, en se tournant vers la Faloise.
-- N'est-ce pas, idiot?
Et il s'ouvrit un passage au milieu de la foule. La voix pleine
du valet ne jetait plus des noms à la volée. Pourtant, près de
la porte, le comte et la comtesse causaient encore, retenus par
des dames qui entraient. Enfin, il les rejoignit, pendant que
ces messieurs, restés sur le perron du jardin, se haussaient,
pour voir la scène. Nana devait avoir bavardé.
-- Le comte ne l'a pas aperçu, murmura Georges. Attention! il se
retourne... Là, ça y est.
L'orchestre venait de reprendre la valse de la _Blonde Vénus_.
D'abord, Fauchery avait salué la comtesse, qui souriait toujours,
dans une sérénité ravie. Puis, il était resté un instant
immobile, derrière le dos du comte, à attendre, très calme. Le
comte, cette nuit-là, gardait sa hautaine gravité, le port de
tête officiel du grand dignitaire. Lorsqu'il abaissa enfin les
yeux sur le journaliste, il exagéra encore son attitude
majestueuse. Pendant quelques secondes, les deux hommes se
regardèrent. Et ce fut Fauchery qui, le premier, tendit la main.
Muffat donna la sienne. Leurs mains étaient l'une dans l'autre,
La comtesse Sabine souriait devant eux, les cils baissés, tandis
que la valse, continuellement, déroulait son rythme de
polissonnerie railleuse.
-- Mais ça va tout seul! dit Steiner.
-- Est-ce que leurs mains sont collées? demanda Foucarmont,
surpris de la longueur de l'étreinte.
Un invincible souvenir amenait une lueur rose aux joues pâles de
Fauchery. Il revoyait le magasin des accessoires, avec son jour
verdâtre, son bric-à-brac couvert de poussière; et Muffat s'y
trouvait, tenant le coquetier, abusant de ses doutes. A cette
heure, Muffat ne doutait plus, c'était un dernier coin de dignité
qui croulait. Fauchery, soulagé dans sa peur, voyant la gaieté
claire de la comtesse, fut pris d'une envie de rire. Ça lui
semblait comique.
-- Ah! cette fois, c'est elle! cria la Faloise, qui ne lâchait
pas une plaisanterie, lorsqu'il la croyait bonne. Nana, là-bas,
vous la voyez qui entre?
-- Tais-toi donc, idiot! murmura Philippe.
-- Quand je vous dis!... On lui joue sa valse, parbleu! elle
arrive. Et puis, elle est de la réconciliation, que diable!...
Comment! vous ne voyez pas! Elle les serre sur son coeur tous
les trois, mon cousin, ma cousine et son époux, en les appelant
ses petits chats. Moi ça me retourne, ces scènes de famille.
Estelle s'était approchée. Fauchery la complimentait, pendant
que, raide dans sa robe rose, elle le regardait de son air étonné
d'enfant silencieuse, en jetant des coups d'oeil sur son père et
sa mère. Daguenet, lui aussi, échangeait une chaude poignée de
main avec le journaliste. Ils faisaient un groupe souriant; et,
derrière eux, M. Venot se glissait, les couvant d'un oeil béat,
les enveloppant de sa douceur dévote, heureux de ces derniers
abandons qui préparaient les voies de la Providence.
Mais la valse déroulait toujours son balancement de rieuse
volupté. C'était une reprise plus haute du plaisir battant le
vieil hôtel comme une marée montante. L'orchestre enflait les
trilles de ses petites flûtes, les soupirs pâmés de ses violons;
sous les velours de Gênes, les ors et les peintures, les lustres
dégageaient une chaleur vivante, une poussière de soleil; tandis
que la foule des invités, multipliée dans les glaces, semblait
s'élargir, avec le murmure grandi de ses voix. Autour du salon,
les couples qui passaient, les mains à la taille, parmi les
sourires des femmes assises, accentuaient davantage le branle des
planchers. Dans le jardin, une lueur de braise, tombée des
lanternes vénitiennes, éclairait d'un lointain reflet d'incendie
les ombres noires des promeneurs, cherchant un peu d'air au fond
des allées. Et ce tressaillement des murs, cette nuée rouge,
étaient comme la flambée dernière, où craquait l'antique honneur
brûlant aux quatre coins du logis. Les gaietés timides, alors à
peine commençantes, que Fauchery, un soir d'avril, avait entendu
sonner avec le son d'un cristal qui se brise, s'étaient peu à peu
enhardies, affolées, jusqu'à cet éclat de fête. Maintenant, la
fêlure augmentait; elle lézardait la maison, elle annonçait
l'effondrement prochain. Chez les ivrognes des faubourgs, c'est
par la misère noire, le buffet sans pain, la folie de l'alcool
vidant les matelas, que finissent les familles gâtées. Ici, sur
l'écroulement de ces richesses, entassées et allumées d'un coup,
la valse sonnait le glas d'une vieille race; pendant que Nana,
invisible, épandue au-dessus du bal avec ses membres souples,
décomposait ce monde, le pénétrait du ferment de son odeur
flottant dans l'air chaud, sur le rythme canaille de la musique.
Ce fut le soir du mariage à l'église que le comte Muffat se
présenta dans la chambre de sa femme, où il n'était pas entré
depuis deux ans. La comtesse, très surprise, recula d'abord.
Mais elle avait son sourire, ce sourire d'ivresse qui ne la
quittait plus. Lui, très gêné, balbutiait. Alors, elle lui fit
un peu de morale. D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne risquèrent
une explication nette. C'était la religion qui voulait ce pardon
mutuel; et il fut convenu entre eux, par un accord tacite, qu'ils
garderaient leur liberté. Avant de se mettre au lit, comme la
comtesse paraissait hésiter encore, ils causèrent affaires. Le
premier, il parla de vendre les Bordes. Elle, tout de suite,
consentit. Ils avaient de grands besoins, ils partageraient.
Cela acheva la réconciliation. Muffat en ressentit un véritable
soulagement dans ses remords.
Justement, ce jour-là, comme Nana sommeillait vers deux heures,
Zoé se permit de frapper à la porte de la chambre. Les rideaux
étaient tirés, un souffle chaud entrait par une fenêtre, dans la
fraîcheur silencieuse du demi-jour. D'ailleurs, la jeune femme
se levait maintenant, un peu faible encore. Elle ouvrit les
yeux, elle demanda:
-- Qui est-ce?
Zoé allait répondre. Mais Daguenet, forçant l'entrée, s'annonça
lui-même. Du coup, elle s'accouda sur l'oreiller, et, renvoyant
la femme de chambre:
-- Comment, c'est toi! le jour qu'on te marie!... Qu'y a-t-il
donc?
Lui, surpris par l'obscurité, restait au milieu de la pièce.
Cependant, il s'habituait, il avançait, en habit, cravaté et
ganté de blanc. Et il répétait:
-- Eh bien! oui, c'est moi... Tu ne te souviens pas?
Non, elle ne se souvenait de rien. Il dut s'offrir carrément, de
son air de blague.
-- Voyons, ton courtage... Je t'apporte l'étrenne de mon
innocence.
Alors, comme il était au bord du lit, elle l'empoigna de ses bras
nus, secouée d'un beau rire, et pleurant presque, tant elle
trouvait ça gentil de sa part.
-- Ah! ce Mimi, est-il drôle!... Il y a pensé pourtant! Et moi
qui ne savais plus! Alors, tu t'es échappé, tu sors de l'église.
C'est vrai, tu as une odeur d'encens... Mais baise-moi donc!
oh! plus fort que ça, mon Mimi! Va, c'est peut-être la dernière
fois.
Dans la chambre obscure, où traînait encore une vague odeur
d'éther, leur rire tendre expira. La grosse chaleur gonflait les
rideaux des fenêtres, on entendait des voix d'enfant sur
l'avenue. Puis, ils plaisantèrent, bousculés par l'heure.
Daguenet partait tout de suite avec sa femme, après le lunch.