娜娜· Chương 10

Chương Chương 10 · Chapter X

. Chapter X

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de

l'ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un

lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la

galanterie, dans le plein jour des folies de l'argent et des

audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi

les plus chères. Ses photographies s'étalaient aux vitrines, on

la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur

les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec

l'émotion d'un peuple saluant sa souveraine; tandis que,

familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait

d'un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui

noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses

lèvres. Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche à la

scène, si drôle dès qu'elle voulait faire la femme honnête,

jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort.

C'étaient des souplesses de couleuvre, un déshabillé savant,

comme involontaire, exquis d'élégance, une distinction nerveuse

de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, révoltée,

mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle

donnait le ton, de grandes dames l'imitaient.

L'hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l'encoignure de

la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au

milieu des terrains vagues de l'ancienne plaine Monceau. Bâti

par un jeune peintre, grisé d'un premier succès et qui avait dû

le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style

Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution

intérieure, des commodités modernes dans un cadre d'une

originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait acheté l'hôtel

tout meublé, empli d'un monde de bibelots, de fort belles

tentures d'Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils

Louis XIII; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier

artistique, d'un choix très fin, dans le tohu-bohu des époques.

Mais, comme l'atelier, qui occupait le centre de la maison, ne

pouvait lui servir, elle avait bouleversé les étages, laissant au

rez-de-chaussée une serre, un grand salon et la salle à manger,

établissant au premier un petit salon, près de sa chambre et de

son cabinet de toilette. Elle étonnait l'architecte par les

idées qu'elle lui donnait, née d'un coup aux raffinements du

luxe, en fille du pavé de Paris ayant d'instinct toutes les

élégances. Enfin, elle ne gâta pas trop l'hôtel, elle ajouta

même aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de bêtise

tendre et de splendeur criarde, où l'on retrouvait l'ancienne

fleuriste qui avait rêvé devant les vitrines des passages.

Dans la cour, sous la grande marquise, un tapis montait le

perron; et c'était, dès le vestibule, une odeur de violette, un

air tiède enfermé dans d'épaisses tentures. Un vitrail aux

verres jaunes et roses, d'une pâleur blonde de chair, éclairait

le large escalier. En bas, un nègre de bois sculpté tendait un

plateau d'argent, plein de cartes de visite; quatre femmes de

marbre blanc, les seins nus, haussaient des lampadaires; tandis

que des bronzes et des cloisonnés chinois emplis de fleurs, des

divans recouverts d'anciens tapis persans, des fauteuils aux

vieilles tapisseries meublaient le vestibule, garnissaient les

paliers, faisaient au premier étage comme une antichambre, où

traînaient toujours des pardessus et des chapeaux d'homme. Les

étoffes étouffaient les bruits, un recueillement tombait, on

aurait cru entrer dans une chapelle traversée d'un frisson dévot,

et dont le silence, derrière les portes closes, gardait un

mystère.

Nana n'ouvrait le grand salon, du Louis XVI trop riche, que les

soirs de gala, quand elle recevait le monde des Tuileries ou des

personnages étrangers. D'habitude, elle descendait simplement

aux heures des repas, un peu perdue les jours où elle déjeunait

seule dans la salle à manger, très haute, garnie de Gobelins,

avec une crédence monumentale, égayée de vieilles faïences et de

merveilleuses pièces d'argenterie ancienne. Elle remontait vite,

elle vivait au premier étage, dans ses trois pièces, la chambre,

le cabinet et le petit salon. Deux fois déjà, elle avait refait

la chambre, la première en satin mauve, la seconde en application

de dentelle sur soie bleue; et elle n'était pas satisfaite, elle

trouvait ça fade, cherchant encore, sans pouvoir trouver. Il y

avait pour vingt mille francs de point de Venise au lit

capitonné, bas comme un sopha. Les meubles étaient de laque

blanche et bleue, incrustée de filets d'argent; partout, des

peaux d'ours blancs traînaient, si nombreuses, qu'elles

couvraient le tapis; un caprice, un raffinement de Nana, qui

n'avait pu se déshabituer de s'asseoir à terre pour ôter ses bas.

A côté de la chambre, le petit salon offrait un pêle-mêle

amusant, d'un art exquis; contre la tenture de soie rose pâle, un

rose turc fané, broché de fils d'or, se détachaient un monde

d'objets de tous les pays et de tous les styles, des cabinets

italiens, des coffres espagnols et portugais, des pagodes

chinoises, un paravent japonais d'un fini précieux, puis des

faïences, des bronzes, des soies brodées, des tapisseries au

petit point; tandis que des fauteuils larges comme des lits, et

des canapés profonds comme des alcôves, mettaient là une paresse

molle, une vie somnolente de sérail. La pièce gardait le ton du

vieil or, fondu de vert et de rouge, sans que rien marquât trop

la fille, en dehors de la volupté des sièges; seules, deux

statuettes de biscuit, une femme en chemise cherchant ses puces,

et une autre absolument nue, marchant sur les mains, les jambes

en l'air, suffisaient à salir le salon d'une tache de bêtise

originelle. Et, par une porte presque toujours ouverte, on

apercevait le cabinet de toilette, tout en marbre et en glace,

avec la vasque blanche de sa baignoire, ses pots et ses cuvettes

d'argent, ses garnitures de cristal et d'ivoire. Un rideau fermé

y faisait un petit jour blanc, qui semblait dormir, comme chauffé

d'un parfum de violette, ce parfum troublant de Nana dont l'hôtel

entier, jusqu'à la cour, était pénétré.

La grosse affaire fut de monter la maison. Nana avait bien Zoé,

cette fille dévouée à sa fortune, qui depuis des mois attendait

tranquillement ce brusque lançage, certaine de son flair.

Maintenant, Zoé triomphait, maîtresse de l'hôtel, faisant sa

pelote, tout en servant madame le plus honnêtement possible.

Mais une femme de chambre ne suffisait plus. Il fallait un

maître d'hôtel, un cocher, un concierge, une cuisinière. D'autre

part il s'agissait d'installer les écuries. Alors, Labordette se

rendit fort utile, en se chargeant des courses qui ennuyaient le

comte. Il maquignonna l'achat des chevaux, il courut les

carrossiers, guida les choix de la jeune femme, qu'on rencontrait

à son bras chez les fournisseurs. Même Labordette amena les

domestiques: Charles, un grand gaillard de cocher, qui sortait de

chez le duc de Corbreuse; Julien, un petit maître d'hôtel tout

frisé, l'air souriant; et un ménage, dont la femme, Victorine,

était cuisinière, et dont l'homme, François, fut pris comme

concierge et valet de pied. Ce dernier, en culotte courte,

poudré, portant la livrée de Nana, bleu clair et galon d'argent,

recevait les visiteurs dans le vestibule. C'était d'une tenue et

d'une correction princières.

Dès le second mois, la maison fut montée. Le train dépassait

trois cent mille francs. Il y avait huit chevaux dans les

écuries, et cinq voitures dans les remises, dont un landau garni

d'argent, qui occupa un instant tout Paris. Et Nana, au milieu

de cette fortune, se casait, faisait son trou. Elle avait quitté

le théâtre, dès la troisième représentation de la Petite

Duchesse, laissant Bordenave se débattre sous une menace de

faillite, malgré l'argent du comte. Pourtant, elle gardait une

amertume de son insuccès. Cela s'ajoutait à la leçon de Fontan,

une saleté dont elle rendait tous les hommes responsables.

Aussi, maintenant, se disait-elle très forte, à l'épreuve des

toquades. Mais les idées de vengeance ne tenaient guère, avec sa

cervelle d'oiseau. Ce qui demeurait, en dehors des heures de

colère, était, chez elle, un appétit de dépense toujours éveillé,

un dédain naturel de l'homme qui payait, un continuel caprice de

mangeuse et de gâcheuse, fière de la ruine de ses amants.

D'abord, Nana mit le comte sur un bon pied. Elle établit

nettement le programme de leurs relations. Lui, donnait douze

mille francs par mois, sans compter les cadeaux, et ne demandait

en retour qu'une fidélité absolue. Elle, jura la fidélité. Mais

elle exigea des égards, une liberté entière de maîtresse de

maison, un respect complet de ses volontés. Ainsi, elle

recevrait tous les jours ses amis; il viendrait seulement à des

heures réglées; enfin, sur toutes choses, il aurait une foi

aveugle en elle. Et, quand il hésitait, pris d'une inquiétude

jalouse, elle faisait de la dignité, en menaçant de lui tout

rendre, ou bien elle jurait sur la tête du petit Louis. Ça

devait suffire. Il n'y avait pas d'amour où il n'y avait pas

d'estime. Au bout du premier mois, Muffat la respectait.

Mais elle voulut et elle obtint davantage. Bientôt elle prit sur

lui une influence de bonne fille. Quand il arrivait maussade,

elle l'égayait, puis le conseillait, après l'avoir confessé. Peu

à peu, elle s'occupa des ennuis de son intérieur, de sa femme, de

sa fille, de ses affaires de coeur et d'argent, très raisonnable,

pleine de justice et d'honnêteté. Une seule fois, elle se laissa

emporter par la passion, le jour où il lui confia que Daguenet

allait sans doute demander en mariage sa fille Estelle. Depuis

que le comte s'affichait, Daguenet avait cru habile de rompre, de

la traiter en coquine, jurant d'arracher son futur beau-père des

griffes de cette créature. Aussi habilla-t-elle d'une jolie

manière son ancien Mimi: c'était un coureur qui avait mangé sa

fortune avec de vilaines femmes; il manquait de sens moral, il ne

se faisait pas donner d'argent, mais il profitait de l'argent des

autres, en payant seulement de loin en loin un bouquet ou un

dîner; et, comme le comte semblait excuser ces faiblesses, elle

lui apprit crûment que Daguenet l'avait eue, elle donna des

détails dégoûtants. Muffat était devenu très pâle. Il ne fut

plus question du jeune homme. Ça lui apprendrait à manquer de

reconnaissance.

Cependant, l'hôtel n'était pas entièrement meublé, que Nana, un

soir où elle avait prodigué à Muffat les serments de fidélité les

plus énergiques, retint le comte Xavier de Vandeuvres, qui,

depuis quinze jours, lui faisait une cour assidue de visites et

de fleurs. Elle céda, non par toquade, plutôt pour se prouver

qu'elle était libre. L'idée d'intérêt vint ensuite, lorsque

Vandeuvres, le lendemain, l'aida à payer une note, dont elle ne

voulait pas parler à l'autre. Elle lui tirerait bien huit à dix

mille francs par mois; ce serait là de l'argent de poche très

utile. Il achevait alors sa fortune dans un coup de fièvre

chaude. Ses chevaux et Lucy lui avaient mangé trois fermes, Nana

allait d'une bouchée avaler son dernier château, près d'Amiens;

et il avait comme une hâte de tout balayer, jusqu'aux décombres

de la vieille tour bâtie par un Vandeuvres sous Philippe Auguste,

enragé d'un appétit de ruines, trouvant beau de laisser les

derniers besants d'or de son blason aux mains de cette fille, que

Paris désirait. Lui aussi accepta les conditions de Nana, une

liberté entière, des tendresses à jours fixes, sans même avoir la

naïveté passionnée d'exiger des serments. Muffat ne se doutait

de rien. Quant à Vandeuvres, il savait à coup sûr; mais jamais

il ne faisait la moindre allusion, il affectait d'ignorer, avec

son fin sourire de viveur sceptique, qui ne demande pas

l'impossible, pourvu qu'il ait son heure et que Paris le sache.

Dès lors, Nana eut réellement sa maison montée. Le personnel

était complet, à l'écurie, à l'office et dans la chambre de

madame. Zoé organisait tout, sortait des complications les plus

imprévues; c'était machiné comme un théâtre, réglé comme une

grande administration; et cela fonctionnait avec une précision

telle, que, pendant les premiers mois, il n'y eut pas de heurts

ni de détraquements. Seulement, madame donnait trop de mal à

Zoé, par des imprudences, des coups de tête, des bravades folles.

Aussi la femme de chambre se relâchait-elle peu à peu, ayant

remarqué d'ailleurs qu'elle tirait de plus gros profits des

heures de gâchis, quand madame avait fait une bêtise qu'il

fallait réparer. Alors, les cadeaux pleuvaient, elle pêchait des

louis dans l'eau trouble.

Un matin, comme Muffat n'était pas encore sorti de la chambre,

Zoé introduisit un monsieur tout tremblant dans le cabinet de

toilette, où Nana changeait de linge.

-- Tiens! Zizi! dit la jeune femme stupéfaite.

C'était Georges, en effet. Mais, en la voyant en chemise, avec

ses cheveux d'or sur ses épaules nues, il s'était jeté à son cou,

l'avait prise et la baisait partout. Elle se débattait,

effrayée, étouffant sa voix, balbutiant:

-- Finis donc, il est là! C'est stupide... Et vous, Zoé,

êtes-vous folle? Emmenez-le! Gardez-le en bas, je vais tâcher

de descendre.

Zoé dut le pousser devant elle. En bas, dans la salle à manger,

lorsque Nana put les rejoindre, elle les gronda tous les deux.

Zoé pinçait les lèvres; et elle se retira, l'air vexé, en disant

qu'elle avait pensé faire plaisir à madame. Georges regardait

Nana avec un tel bonheur de la revoir, que ses beaux yeux

s'emplissaient de larmes. Maintenant, les mauvais jours étaient

passés, sa mère le croyait raisonnable et lui avait permis de

quitter les Fondettes; aussi, en débarquant à la gare, venait-il

de prendre une voiture pour embrasser plus vite sa bonne chérie.

Il parlait de vivre désormais près d'elle, comme là-bas, quand il

l'attendait pieds nus, dans la chambre de la Mignotte. Et, tout

en contant son histoire, il avançait les doigts, par un besoin de

la toucher, après cette cruelle année de séparation; il

s'emparait de ses mains, fouillait dans les larges manches du

peignoir, remontait jusqu'aux épaules.

-- Tu aimes toujours ton bébé? demanda-t-il de sa voix d'enfant.

-- Bien sûr que je l'aime! répondit Nana, qui se dégagea d'un

mouvement brusque. Mais tu tombes sans crier gare... Tu sais,

mon petit, je ne suis pas libre. Il faut être sage.

Georges, descendu de voiture dans l'éblouissement d'un long désir

enfin contenté, n'avait pas même vu les lieux où il entrait.

Alors, il eut conscience d'un changement autour de lui. Il

examina la riche salle à manger, avec son haut plafond décoré,

ses Gobelins, son dressoir éblouissant d'argenterie.

-- Ah! oui, dit-il tristement.

Et elle lui fit entendre qu'il ne devait jamais venir le matin.

L'après-midi, s'il voulait, de quatre à six; c'était l'heure où

elle recevait. Puis, comme il la regardait d'un air suppliant

d'interrogation, sans rien demander, elle le baisa à son tour sur

le front, en se montrant très bonne.

-- Sois bien sage, je ferai mon possible, murmura-t-elle.

Mais la vérité était que ça ne lui disait plus rien. Elle

trouvait Georges très gentil, elle aurait voulu l'avoir pour

camarade, pas davantage. Cependant, quand il arrivait tous les

jours à quatre heures, il semblait si malheureux, qu'elle cédait

souvent encore, le gardait dans ses armoires, lui laissait

continuellement ramasser les miettes de sa beauté. Il ne

quittait plus l'hôtel, familier comme le petit chien Bijou, l'un

et l'autre dans les jupes de maîtresse, ayant un peu d'elle, même

lorsqu'elle était avec un autre, attrapant des aubaines de sucre

et de caresses, aux heures d'ennui solitaire.

Sans doute madame Hugon apprit la rechute du petit entre les bras

de cette mauvaise femme, car elle accourut à Paris, elle vint

réclamer l'aide de son autre fils, le lieutenant Philippe, alors

en garnison à Vincennes. Georges, qui se cachait de son frère

aîné, fut pris de désespoir, craignant quelque coup de force; et,

comme il ne pouvait rien garder, dans l'expansion nerveuse de sa

tendresse, il n'entretint bientôt plus Nana que de son grand

frère, un gaillard solide qui oserait tout.

-- Tu comprends, expliquait-il, maman ne viendra pas chez toi,

tandis qu'elle peut envoyer mon frère... Bien sûr, elle va

envoyer Philippe me chercher.

La première fois, Nana fut très blessée. Elle dit sèchement:

-- Je voudrais voir ça, par exemple! Il a beau être lieutenant,

François te le flanquera à la porte, et raide!

Puis, le petit revenant toujours sur son frère, elle finit par

s'occuper de Philippe. Au bout d'une semaine, elle le connut des

pieds à la tête, très grand, très fort, gai, un peu brutal; et,

avec ça, des détails intimes, des poils sur les bras, un signe à

l'épaule. Si bien qu'un jour, toute pleine de l'image de cet

homme qu'elle devait faire jeter à la porte, elle s'écria:

-- Dis donc, Zizi, il ne vient pas, ton frère... C'est donc un

lâcheur!

Le lendemain, comme Georges se trouvait seul avec Nana, François

monta pour demander si madame recevrait le lieutenant Philippe

Hugon. Il devint tout pâle, il murmura:

-- Je m'en doutais, maman m'a parlé ce matin.

Et il suppliait la jeune femme de faire répondre qu'elle ne

pouvait recevoir. Mais elle se levait déjà, tout enflammée, en

disant:

-- Pourquoi donc? il croirait que j'ai peur. Ah bien! nous

allons rire... François, laissez ce monsieur un quart d'heure

dans le salon. Ensuite, vous me l'amènerez.

Elle ne se rassit pas, elle marchait, fiévreuse, allant de la

glace de la cheminée à un miroir de Venise, pendu au-dessus d'un

coffret italien; et, chaque fois, elle donnait un coup d'oeil,

essayait un sourire, tandis que Georges, sans force sur un

canapé, tremblait, à l'idée de la scène qui se préparait. Tout

en se promenant, elle lâchait des phrases courtes.

-- Ça le calmera, ce garçon, d'attendre un quart d'heure... Et

puis, s'il croit venir chez une fille, le salon va l'épater...

Oui, oui, regarde bien tout, mon bonhomme. Ce n'est pas du toc,

ça t'apprendra à respecter la bourgeoise. Il n'y a encore que le

respect, pour les hommes... Hein? le quart d'heure est écoulé?

Non, à peine dix minutes. Oh! nous avons le temps.

Elle ne tenait pas en place. Au quart, elle renvoya Georges, en

lui faisant jurer de ne pas écouter à la porte, car ce serait

inconvenant, si les domestiques le voyaient. Comme il passait

dans la chambre, Zizi risqua d'une voix étranglée:

-- Tu sais, c'est mon frère...

-- N'aie pas peur, dit-elle avec dignité, s'il est poli, je serai

polie.

François introduisait Philippe Hugon, qui était en redingote.

D'abord, Georges traversa la chambre sur la pointe des pieds,

pour obéir à la jeune femme. Mais les voix le retinrent,

hésitant, si plein d'angoisse, que ses jambes mollissaient. Il

s'imaginait des catastrophes, des gifles, quelque chose

d'abominable qui le fâcherait pour toujours avec Nana. Aussi ne

put-il résister au besoin de revenir coller son oreille contre la

porte. Il entendait très mal, l'épaisseur des portières

étouffait les bruits. Pourtant, il attrapait quelques mots

prononcés par Philippe, des phrases dures où sonnaient les mots

d'enfant, de famille, d'honneur. Dans l'anxiété de ce que sa

chérie allait répondre, son coeur battait, l'étourdissait d'un

bourdonnement confus. A coup sûr, elle lâcherait un «sale mufe!»

ou un «foutez-moi la paix, je suis chez moi!» Et rien ne venait,

pas un souffle; Nana était comme morte, là-dedans. Bientôt même,

la voix de son frère s'adoucit. Il ne comprenait plus, lorsqu'un

murmure étrange acheva de le stupéfier. C'était Nana qui

sanglotait. Pendant un instant, il fut en proie à des sentiments

contraires, se sauver, tomber sur Philippe. Mais, juste à cette

minute, Zoé entra dans la chambre, et il s'éloigna de la porte,

honteux d'être surpris.

Tranquillement, elle rangeait du linge dans une armoire; tandis

que, muet, immobile, il appuyait le front contre une vitre,

dévoré d'incertitude. Elle demanda au bout d'un silence:

-- C'est votre frère qui est chez madame?

-- Oui, répondit l'enfant d'une voix étranglée.

Il y eut un nouveau silence.

-- Et ça vous inquiète, n'est-ce pas? monsieur Georges.

-- Oui, répéta-t-il avec la même difficulté souffrante.

Zoé ne se pressait pas. Elle plia des dentelles, elle dit

lentement:

-- Vous avez tort... Madame va arranger ça.

Et ce fut tout, ils ne parlèrent plus. Mais elle ne quittait pas

la chambre. Un grand quart d'heure encore, elle tourna, sans

voir monter l'exaspération de l'enfant, qui blêmissait de

contrainte et de doute. Il jetait des coups d'oeil obliques sur

le salon. Que pouvaient-ils faire, pendant si longtemps?

Peut-être Nana pleurait-elle toujours. L'autre brutal devait lui

avoir fichu des calottes. Aussi, lorsque Zoé s'en alla enfin,

courut-il à la porte, collant de nouveau son oreille. Et il

resta effaré, la tête décidément perdue, car il entendait une

brusque envolée de gaieté, des voix tendres qui chuchotaient, des

rires étouffés de femme qu'on chatouille. D'ailleurs, presque

aussitôt, Nana reconduisit Philippe jusqu'à l'escalier, avec un

échange de paroles cordiales et familières.

Quand Georges osa rentrer dans le salon, la jeune femme, debout

devant la glace, se regardait.

-- Eh bien? demanda-t-il, ahuri.

-- Eh bien, quoi? dit-elle sans se retourner.

Puis, négligemment:

-- Que disais-tu donc? il est très gentil, ton frère!

-- Alors, c'est arrangé?

-- Bien sûr, c'est arrangé... Ah! ça, que te prend-il? On

croirait que nous allions nous battre.

Georges ne comprenait toujours pas. Il balbutia:

-- Il m'avait semblé entendre... Tu n'as pas pleuré?

-- Pleuré, moi! cria-t-elle, en le regardant fixement, tu rêves!

Pourquoi veux-tu que j'aie pleuré?

Et ce fut l'enfant qui se troubla, quand elle lui fit une scène,

pour avoir désobéi et s'être arrêté derrière la porte, à

moucharder. Comme elle le boudait, il revint, avec une

soumission câline, voulant savoir.

-- Alors, mon frère...?

-- Ton frère a vu tout de suite où il était... Tu comprends,

j'aurais pu être une fille, et dans ce cas son intervention

s'expliquait, à cause de ton âge et de l'honneur de ta famille.

Oh! moi, je comprends ces sentiments... Mais un coup d'oeil lui

a suffi, il s'est conduit en homme du monde... Ainsi, ne

t'inquiète plus, tout est fini, il va tranquilliser ta maman.

Et elle continua avec un rire:

-- D'ailleurs, tu verras ton frère ici... Je l'ai invité, il

reviendra.

-- Ah! il reviendra, dit le petit en pâlissant.

Il n'ajouta rien, on ne causa plus de Philippe. Elle s'habillait

pour sortir, et il la regardait de ses grands yeux tristes. Sans

doute il était bien content que les choses se fussent arrangées,

car il aurait préféré la mort à une rupture; mais, au fond de

lui, il y avait une angoisse sourde, une douleur profonde, qu'il

ne connaissait pas et dont il n'osait parler. Jamais il ne sut

de quelle façon Philippe rassura leur mère. Trois jours plus

tard, elle retournait aux Fondettes, l'air satisfait. Le soir

même, chez Nana, il tressaillit, lorsque François annonça le

lieutenant. Celui-ci, gaiement, plaisanta, le traita en galopin

dont il avait favorisé une escapade, qui ne tirait pas à

conséquence. Lui, restait le coeur serré, n'osant plus bouger,

ayant des rougeurs de fille, aux moindres mots. Il avait peu

vécu dans la camaraderie de Philippe, son aîné de dix ans; il le

redoutait à l'égal d'un père, auquel on cache les histoires de

femme. Aussi éprouvait-il une honte pleine de malaise, en le

voyant si libre près de Nana, riant très haut, lâché dans le

plaisir, avec sa belle santé. Cependant, comme son frère se

présenta bientôt tous les jours, Georges finit par s'accoutumer

un peu. Nana rayonnait. C'était un dernier emménagement en

plein gâchis de la vie galante, une crémaillère pendue

insolemment dans un hôtel qui crevait d'hommes et de meubles.

Une après-midi que les fils Hugon se trouvaient là, le comte

Muffat vint en dehors des heures réglées. Mais Zoé lui ayant

répondu que madame était avec des amis, il se retira sans vouloir

entrer, affectant une discrétion de galant homme. Lorsqu'il

reparut le soir, Nana l'accueillit avec la froide colère d'une

femme outragée.

-- Monsieur, dit-elle, je ne vous ai donné aucune raison de

m'insulter... Entendez-vous! quand je serai chez moi, je vous

prie d'entrer comme tout le monde.

Le comte restait béant.

-- Mais, ma chère..., tâcha-t-il d'expliquer.

-- Parce que j'avais des visites peut-être! Oui, il y avait des

hommes. Que croyez-vous donc que je fasse avec ces hommes?...

On affiche une femme en prenant de ces airs d'amant discret, et

je ne veux pas être affichée, moi!

Il obtint difficilement son pardon. Au fond, il était ravi.

C'était par des scènes pareilles qu'elle le tenait souple et

convaincu. Depuis longtemps, elle lui avait imposé Georges, un

gamin qui l'amusait, disait-elle. Elle le fit dîner avec

Philippe, et le comte se montra très aimable; au sortir de table,

il prit le jeune homme à part, il lui demanda des nouvelles de sa

mère. Dès lors, les fils Hugon, Vandeuvres et Muffat furent

ouvertement de la maison, où ils se serraient la main en intimes.

C'était plus commode. Seul Muffat mettait encore de la

discrétion à venir trop souvent, gardant le ton de cérémonie d'un

étranger en visite. La nuit, quand Nana, assise à terre, sur ses

peaux d'ours, retirait ses bas, il parlait amicalement de ces

messieurs, de Philippe surtout, qui était la loyauté même.

-- Ça, c'est bien vrai, ils sont gentils, disait Nana, restée par

terre à changer de chemise. Seulement, tu sais, ils voient qui

je suis... Un mot, et je te les flanquerais à la porte!

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana

s'ennuyait à crever. Elle avait des hommes pour toutes les

minutes de la nuit, et de l'argent jusque dans les tiroirs de sa

toilette, mêlé aux peignes et aux brosses; mais ça ne la

contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou

qui la faisait bâiller. Sa vie se traînait inoccupée, ramenant

les mêmes heures monotones. Le lendemain n'existait pas, elle

vivait en oiseau, sûre de manger, prête à coucher sur la première

branche venue. Cette certitude qu'on la nourrirait, la laissait

allongée la journée entière, sans un effort, endormie au fond de

cette oisiveté et de cette soumission de couvent, comme enfermée

dans son métier de fille. Ne sortant qu'en voiture, elle perdait

l'usage de ses jambes. Elle retournait à des goûts de gamine,

baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps à des plaisirs

bêtes, dans son unique attente de l'homme, qu'elle subissait d'un

air de lassitude complaisante; et, au milieu de cet abandon

d'elle-même, elle ne gardait guère que le souci de sa beauté, un

soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer

partout, avec l'orgueil de pouvoir se mettre nue, à chaque

instant et devant n'importe qui, sans avoir à rougir.

Le matin, Nana se levait à dix heures. Bijou, le griffon

écossais, la réveillait en lui léchant la figure; et c'était

alors un joujou de cinq minutes, des courses du chien à travers

ses bras et ses cuisses, qui blessaient le comte Muffat. Bijou

fut le premier petit homme dont il eût de la jalousie. Ce

n'était pas convenable qu'une bête mît de la sorte le nez sous

les couvertures. Puis, Nana passait dans son cabinet de

toilette, où elle prenait un bain. Vers onze heures, Francis

venait lui relever les cheveux, en attendant la coiffure

compliquée de l'après-midi. Au déjeuner, comme elle détestait de

manger seule, elle avait presque toujours madame Maloir, qui

arrivait le matin de l'inconnu avec ses chapeaux extravagants, et

retournait le soir dans ce mystère de sa vie, dont personne

d'ailleurs ne s'inquiétait. Mais le moment le plus dur,

c'étaient les deux ou trois heures entre le déjeuner et la

toilette. D'ordinaire, elle proposait un bézigue à sa vieille

amie; parfois, elle lisait le _Figaro_, où les échos des théâtres

et les nouvelles du monde l'intéressaient; même il lui arrivait

d'ouvrir un livre, car elle se piquait de littérature. Sa

toilette la tenait jusqu'à près de cinq heures. Alors,

seulement, elle s'éveillait de sa longue somnolence, sortant en

voiture ou recevant chez elle toute une cohue d'hommes, dînant

souvent en ville, se couchant très tard, pour se relever le

lendemain avec la même fatigue et recommencer des journées

toujours semblables.

Sa grosse distraction était d'aller aux Batignolles voir son

petit Louis, chez sa tante. Pendant des quinze jours, elle

l'oubliait; puis, c'étaient des rages, elle accourait à pied,

pleine d'une modestie et d'une tendresse de bonne mère, apportant

des cadeaux d'hôpital, du tabac pour la tante, des oranges et des

biscuits pour l'enfant; ou bien elle arrivait dans son landau, au

retour du Bois, avec des toilettes dont le tapage ameutait la rue

solitaire. Depuis que sa nièce était dans les grandeurs, madame

Lerat ne dégonflait pas de vanité. Elle se présentait rarement

avenue de Villiers, affectant de dire que ce n'était pas sa

place; mais elle triomphait dans sa rue, heureuse lorsque la

jeune femme venait avec des robes de quatre ou cinq mille francs,

occupée tout le lendemain à montrer ses cadeaux et à citer des

chiffres qui stupéfiaient les voisines. Le plus souvent, Nana

réservait ses dimanches pour la famille; et ces jours-là, si

Muffat l'invitait, elle refusait, avec le sourire d'une petite

bourgeoise: pas possible, elle dînait chez sa tante, elle allait

voir bébé. Avec ça, ce pauvre petit homme de Louiset était

toujours malade. Il marchait sur ses trois ans, ça faisait un

gaillard. Mais il avait eu un eczéma sur la nuque, et maintenant

des dépôts se formaient dans ses oreilles, ce qui faisait

craindre une carie des os du crâne. Quand elle le voyait si

pâle, le sang gâté, avec sa chair molle, tachée de jaune, elle

devenait sérieuse; et il y avait surtout chez elle de

l'étonnement. Que pouvait-il avoir, cet amour, pour s'abîmer

ainsi? Elle, sa mère, se portait si bien!

Les jours où son enfant ne l'occupait pas, Nana retombait dans la

monotonie bruyante de son existence, promenades au Bois,

premières représentations, dîners et soupers à la Maison d'Or ou

au Café anglais, puis tous les lieux publics, tous les spectacles

où la foule se ruait, Mabille, les revues, les courses. Et elle

gardait quand même ce trou d'oisiveté bête, qui lui donnait comme

des crampes d'estomac. Malgré les continuelles toquades qu'elle

avait au coeur, elle s'étirait les bras, dès qu'elle était seule,

dans un geste de fatigue immense. La solitude l'attristait tout

de suite, car elle s'y retrouvait avec le vide et l'ennui

d'elle-même. Très gaie par métier et par nature, elle devenait

alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui revenait sans

cesse, entre deux bâillements:

-- Oh! que les hommes m'embêtent!

Une après-midi, comme elle rentrait d'un concert, Nana remarqua,

sur un trottoir de la rue Montmartre, une femme qui trottait, les

bottines éculées, les jupes sales, avec un chapeau détrempé par

les pluies. Tout d'un coup, elle la reconnut.

-- Arrêtez, Charles! cria-t-elle au cocher.

Et, appelant:

-- Satin! Satin!

Les passants tournèrent la tête, la rue entière regarda. Satin

s'était approchée et se salissait encore aux roues de la voiture.

-- Monte donc, ma fille, dit Nana tranquille, se moquant du monde.

Et elle la ramassa, elle l'emmena, dégoûtante, dans son landau

bleu clair, à côté de sa robe de soie gris perle, garnie de

chantilly; tandis que la rue souriait de la haute dignité du

cocher.

Dès lors, Nana eut une passion, qui l'occupa. Satin fut son

vice. Installée dans l'hôtel de l'avenue de Villiers,

débarbouillée, nippée, pendant trois jours elle raconta

Saint-Lazare, et les embêtements avec les soeurs, et ces salauds

de la police qui l'avaient mise en carte. Nana s'indignait, la

consolait, jurait de la tirer de là, quand elle devrait elle-même

aller trouver le ministre. En attendant, rien ne pressait, on ne

viendrait pas la chercher chez elle, bien sûr. Et des après-midi

de tendresse commencèrent entre les deux femmes, des mots

caressants, des baisers coupés de rires. C'était le petit jeu,

interrompu par l'arrivée des agents, rue de Laval, qui reprenait,

sur un ton de plaisanterie. Puis, un beau soir, ça devint

sérieux. Nana, si dégoûtée chez Laure, comprenait maintenant.

Elle en fut bouleversée, enragée; d'autant plus que, justement,

le matin du quatrième jour, Satin disparut. Personne ne l'avait

vue sortir. Elle avait filé, avec sa robe neuve, prise d'un

besoin d'air, ayant la nostalgie de son trottoir.

Ce jour-là, il y eut une tempête si rude dans l'hôtel, que tous

les domestiques baissaient le nez, sans souffler mot. Nana avait

failli battre François, qui ne s'était pas mis en travers de la

porte. Elle tâchait pourtant de se contenir, elle traitait Satin

de sale grue; ça lui apprendrait à ramasser de pareilles ordures

dans le ruisseau. L'après-midi, comme madame s'enfermait, Zoé

l'entendit sangloter. Brusquement, le soir, elle demanda sa

voiture et se fit conduire chez Laure. L'idée lui était venue

qu'elle trouverait Satin à la table d'hôte de la rue des Martyrs.

Ce n'était pas pour la ravoir, c'était pour lui coller la main

sur la figure. En effet, Satin dînait à une petite table, avec

madame Robert. En apercevant Nana, elle se mit à rire.

Celle-ci, frappée au coeur, ne fit pas de scène, très douce et

très souple au contraire. Elle paya du champagne, grisa cinq ou

six tables, puis enleva Satin, comme madame Robert était aux

cabinets. Dans la voiture seulement, elle la mordit, elle la

menaça, une autre fois, de la tuer.

Alors, continuellement, le même tour recommença. A vingt

reprises, tragique dans ses fureurs de femme trompée, Nana courut

à la poursuite de cette gueuse, qui s'envolait par toquade,

ennuyée du bien-être de l'hôtel. Elle parlait de souffleter

madame Robert; un jour même, elle rêva de duel; il y en avait une

de trop. Maintenant, quand elle dînait chez Laure, elle mettait

ses diamants, emmenant parfois Louise Violaine, Maria Blond,

Tatan Néné, toutes resplendissantes; et, dans le graillon des

trois salles, sous le gaz jaunissant, ces dames encanaillaient

leur luxe, heureuses d'épater les petites filles du quartier,

qu'elles levaient au sortir de table. Ces jours-là, Laure,

sanglée et luisante, baisait tout son monde d'un air de maternité

plus large. Satin pourtant, au milieu de ces histoires, gardait

son calme, avec ses yeux bleus et son pur visage de vierge;

mordue, battue, tiraillée entre les deux femmes, elle disait

simplement que c'était drôle, qu'elles auraient bien mieux fait

de s'entendre. Ça n'avançait à rien de la gifler; elle ne

pouvait se couper en deux, malgré sa bonne volonté d'être

gentille pour tout le monde. A la fin, ce fut Nana qui

l'emporta, tellement elle combla Satin de tendresses et de

cadeaux; et, pour se venger, madame Robert écrivit aux amants de

sa rivale des lettres anonymes abominables.

Depuis quelque temps, le comte Muffat paraissait soucieux. Un

matin, très ému, il mit sous les yeux de Nana une lettre anonyme,

où celle-ci, dès les premières lignes, lut qu'on l'accusait de

tromper le comte avec Vandeuvres et les fils Hugon.

-- C'est faux! c'est faux! cria-t-elle énergiquement, d'un

accent de franchise extraordinaire.

-- Tu le jures? demanda Muffat, déjà soulagé.

-- Oh! sur ce que tu voudras... Tiens! sur la tête de mon

enfant!

Mais la lettre était longue. Ensuite, ses rapports avec Satin

s'y trouvaient racontés en termes d'une crudité ignoble. Quand

elle eut fini, elle eut un sourire.

-- Maintenant, je sais d'où ça vient, dit-elle simplement.

Et, comme Muffat voulait un démenti, elle reprit avec

tranquillité:

-- Ça, mon loup, c'est une chose qui ne te regarde pas...

Qu'est-ce que ça peut te faire?

Elle ne niait point. Il eut des paroles révoltées. Alors, elle

haussa les épaules. D'où sortait-il? Ça se faisait partout, et

elle nomma ses amies, elle jura que les dames du monde en

étaient. Enfin, à l'entendre, il n'y avait rien de plus commun

ni de plus naturel. Ce qui n'était pas vrai, n'était pas vrai;

ainsi, tout à l'heure, il avait vu comme elle s'indignait, au

sujet de Vandeuvres et des fils Hugon. Ah! pour ça, il aurait

eu raison de l'étrangler. Mais à quoi bon lui mentir sur une

chose sans conséquence? Et elle répétait sa phrase:

-- Qu'est-ce que ça peut te faire, voyons?

Puis, la scène continuant, elle coupa court d'une voix rude.

-- D'ailleurs, mon cher, si ça ne te convient pas, c'est bien

simple... Les portes sont ouvertes... Voilà! il faut me

prendre comme je suis.

Il baissa la tête. Au fond, il restait heureux des serments de

la jeune femme. Elle, voyant sa puissance, commença à ne plus le

ménager. Et, dès lors, Satin fut installée dans la maison,

ouvertement, sur le même pied que ces messieurs. Vandeuvres

n'avait pas eu besoin des lettres anonymes pour comprendre; il

plaisantait, il cherchait des querelles de jalousie à Satin;

tandis que Philippe et Georges la traitaient en camarade, avec

des poignées de main et des plaisanteries très raides.

Nana eut une aventure, un soir que, lâchée par cette gueuse, elle

était allée dîner rue des Martyrs, sans pouvoir mettre la main

sur elle. Comme elle mangeait seule, Daguenet avait paru; bien

qu'il se fût rangé, il venait parfois, repris d'un besoin de

vice, espérant n'être pas rencontré dans ces coins noirs des

ordures de Paris. Aussi la présence de Nana sembla-t-elle le

gêner d'abord. Mais il n'était pas homme à battre en retraite.

Il s'avança avec un sourire. Il demanda si madame voulait bien

lui permettre de dîner à sa table. En le voyant plaisanter, Nana

prit son grand air froid, et répondit sèchement:

-- Placez-vous où il vous plaira, monsieur. Nous sommes dans un

lieu public.

Commencée sur ce ton, la conversation fut drôle. Mais, au

dessert, Nana, ennuyée, brûlant de triompher, mit les coudes sur

la table; puis, reprenant le tutoiement:

-- Eh bien! et ton mariage, mon petit, ça marche?

-- Pas fort, avoua Daguenet.

En effet, au moment de risquer sa demande chez les Muffat, il

avait senti une telle froideur de la part du comte, qu'il s'était

prudemment abstenu. Ça lui semblait une affaire manquée. Nana

le regardait fixement de ses yeux clairs, le menton dans la main,

un pli ironique aux lèvres.

-- Ah! je suis une coquine, reprit-elle avec lenteur; ah! il

faudra arracher le futur beau-père de mes griffes... Eh bien!

vrai, pour un garçon intelligent, tu es joliment bête! Comment!

tu vas faire des cancans à un homme qui m'adore et qui me répète

tout!... Écoute, tu te marieras si je veux, mon petit.

Depuis un instant, il le sentait bien; tout un projet de

soumission poussait en lui. Cependant, il plaisantait toujours,

ne voulant pas laisser tomber l'affaire dans le sérieux; et,

après avoir mis ses gants, il lui demanda, avec les formes

strictes, la main de mademoiselle Estelle de Beuville. Elle

finit par rire, comme chatouillée. Oh! ce Mimi! il n'y avait

pas moyen de lui garder rancune. Les grands succès de Daguenet

auprès de ces dames étaient dus à la douceur de sa voix, une voix

d'une pureté et d'une souplesse musicales, qui l'avait fait

surnommer chez les filles Bouche-de-Velours. Toutes cédaient,

dans la caresse sonore dont il les enveloppait. Il connaissait

cette force, il l'endormit d'un bercement sans fin de paroles,

lui contant des histoires imbéciles. Quand ils quittèrent la

table d'hôte, elle était toute rose, vibrante à son bras,

reconquise. Comme il faisait très beau, elle renvoya sa voiture,

l'accompagna à pied jusque chez lui, puis monta, naturellement.

Deux heures plus tard, elle dit, en se rhabillant:

-- Alors, Mimi, tu y tiens, à ce mariage?

-- Dame! murmura-t-il, c'est encore ce que je ferais de mieux...

Tu sais que je n'ai plus le sac.

Elle l'appela pour boutonner ses bottines. Et, au bout d'un

silence:

-- Mon Dieu! moi, je veux bien... Je te pistonnerai... Elle est

sèche comme un échalas, cette petite. Mais puisque ça fait votre

affaire à tous... Oh! je suis complaisante, je vais te bâcler

ça.

Puis, se mettant à rire, la gorge nue encore:

-- Seulement, qu'est-ce que tu me donnes?

Il l'avait saisie, il lui baisait les épaules, dans un élan de

reconnaissance. Elle, très gaie, frémissante, se débattait, se

renversait.

-- Ah! je sais, cria-t-elle, excitée par ce jeu. Écoute ce que

je veux pour ma commission... Le jour de ton mariage, tu

m'apporteras l'étrenne de ton innocence... Avant ta femme,

entends-tu!

-- C'est ça! c'est ça! dit-il, riant plus fort qu'elle.

Ce marché les amusa. Ils trouvaient l'histoire bien bonne.

Justement, le lendemain, il y avait un dîner chez Nana;

d'ailleurs, le dîner habituel du jeudi, Muffat, Vandeuvres, les

fils Hugon et Satin. Le comte arriva de bonne heure. Il avait

besoin de quatre-vingt mille francs pour débarrasser la jeune

femme de deux ou trois créances et lui donner une parure de

saphirs dont elle mourait d'envie. Comme il venait déjà

d'entamer fortement sa fortune, il cherchait un prêteur, n'osant

encore vendre une propriété. Sur les conseils de Nana elle-même,

il s'était donc adressé à Labordette; mais celui-ci, trouvant

l'affaire trop lourde, avait voulu en parler au coiffeur Francis,

qui, volontiers, s'occupait d'obliger ses clientes. Le comte se

mettait entre les mains de ces messieurs, par un désir formel de

ne paraître en rien; tous deux prenaient l'engagement de garder

en portefeuille le billet de cent mille francs qu'il signerait;

et ils s'excusaient de ces vingt mille francs d'intérêt, ils

criaient contre les gredins d'usuriers, où ils avaient dû

frapper, disaient-ils. Lorsque Muffat se fit annoncer, Francis

achevait de coiffer Nana. Labordette se trouvait aussi dans le

cabinet, avec sa familiarité d'ami sans conséquence. En voyant

le comte, il posa discrètement un fort paquet de billets de

banque parmi les poudres et les pommades; et le billet fut signé

sur le marbre de la toilette. Nana voulait retenir Labordette à

dîner; il refusa, il promenait un riche étranger dans Paris.

Cependant, Muffat l'ayant pris à part pour le supplier de courir

chez Becker, le joaillier, et de lui rapporter la parure de

saphirs, dont il voulait faire le soir même une surprise à la

jeune femme, Labordette se chargea volontiers de la commission.

Une demi-heure plus tard, Julien remettait l'écrin au comte,

mystérieusement.

Pendant le dîner, Nana fut nerveuse. La vue des quatre-vingt

mille francs l'avait agitée. Dire que toute cette monnaie allait

passer à des fournisseurs! Ça la dégoûtait. Dès le potage, dans

cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l'argenterie

et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les

bonheurs de la pauvreté. Les hommes étaient en habit, elle-même

portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus

modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un

cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et

François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

-- Bien sûr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le

sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche;

mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait

en face d'elle, entre Philippe et Georges.

-- N'est-ce pas, mon chat? disait-elle à chaque phrase.

Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension

de la mère Josse, rue Polonceau!

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs

souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes; elles avaient un

brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'était

toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient

à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi.

Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils

Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait

nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

-- Tu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant

vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

-- Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la

grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un

balai...

-- La mère Boche; elle est morte.

-- Et je vois encore votre boutique... Ta mère était une grosse.

Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais

pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à

travers les souvenirs de ces dames.

-- Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes...

Elles sont exquises. J'en ai mangé hier chez le duc de

Corbreuse, qui ne les valaient pas.

-- Julien, les truffes! dit rudement Nana.

Puis, revenant:

-- Ah! dame, papa n'était guère raisonnable... Aussi, quelle

dégringolade! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche!... Je

peux dire que j'en ai supporté de toutes les couleurs, et c'est

miracle si je n'y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit

d'intervenir.

-- Ce n'est pas gai, ce que vous racontez là.

-- Hein? quoi? pas gai! cria-t-elle en le foudroyant d'un

regard. Je crois bien que ce n'est pas gai!... Il fallait nous

apporter du pain, mon cher... Oh! moi, vous savez, je suis une

bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était

blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà! Si ça

ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestèrent. Qu'allait-elle chercher là! on respectait sa

famille. Mais elle continuait:

-- Si vous avez honte de ma famille, eh bien! laissez-moi, parce

que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et

leur mère... Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce

qu'elle voudrait. Les yeux sur la table, tous quatre maintenant

se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes

savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement

de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore: on aurait

beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle

regretterait toujours l'époque où elle croquait des pommes. Une

blague, cet idiot d'argent! c'était fait pour les fournisseurs.

Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d'une vie

simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui

attendait.

-- Eh bien! quoi? servez le champagne, dit-elle. Qu'avez-vous à

me regarder comme une oie?

Pendant la scène, les domestiques n'avaient pas eu un sourire.

Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que

madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à

verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les

fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le

raisin, roulèrent sur la table.

-- Fichu maladroit! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits

n'étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en

prenant des oranges.

-- Alors, dit Nana, c'est Zoé qui est une dinde.

-- Mais, madame..., murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de

royale autorité:

-- Assez, n'est-ce pas?... Sortez tous!... Nous n'avons plus

besoin de vous.

Cette exécution la calma. Elle se montra tout de suite très

douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs

s'égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé

une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à

ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles

riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau

de poire, elle le lui présenta entre les dents; et toutes deux se

mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser.

Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces

messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres

demanda s'il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin

par la taille et l'avait ramenée à sa place.

-- Etes-vous bêtes! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre

mignonne... Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos

petites affaires.

Et, tournée vers Muffat, qui regardait, de son air sérieux:

-- N'est-ce pas, mon ami?

-- Oui, certainement, murmura-t-il, en approuvant d'un lent signe

de tête.

Il n'avait plus une protestation. Au milieu de ces messieurs, de

ces grands noms, de ces vieilles honnêtetés, les deux femmes,

face à face, échangeant un regard tendre, s'imposaient et

régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris

avoué de l'homme. Ils applaudirent.

On monta prendre le café dans le petit salon. Deux lampes

éclairaient d'une lueur molle les tentures roses, les bibelots

aux tons de laque et de vieil or. C'était, à cette heure de

nuit, au milieu des coffres, des bronzes, des faïences, un jeu de

lumière discret allumant une incrustation d'argent ou d'ivoire,

détachant le luisant d'une baguette sculptée, moirant un panneau

d'un reflet de soie. Le feu de l'après-midi se mourait en

braise, il faisait très chaud, une chaleur alanguie, sous les

rideaux et les portières. Et, dans cette pièce toute pleine de

la vie intime de Nana, où traînaient ses gants, un mouchoir

tombé, un livre ouvert, on la retrouvait au déshabillé, avec son

odeur de violette, son désordre de bonne fille, d'un effet

charmant parmi ces richesses; tandis que les fauteuils larges

comme des lits et les canapés profonds comme des alcôves

invitaient à des somnolences oublieuses de l'heure, à des

tendresses rieuses, chuchotées dans l'ombre des coins.

Satin alla s'étendre près de la cheminée, au fond d'un canapé.

Elle avait allumé une cigarette. Mais Vandeuvres s'amusait à lui

faire une scène atroce de jalousie, en la menaçant de lui envoyer

des témoins, si elle détournait encore Nana de ses devoirs.

Philippe et Georges se mettaient de la partie, la taquinaient, la

pinçaient si fort, qu'elle finit par crier:

-- Chérie! chérie! fais-les donc tenir tranquilles! Ils sont

encore après moi.

-- Voyons, laissez-la, dit Nana sérieusement. Je ne veux pas

qu'on la tourmente, vous le savez bien... Et toi, mon chat,

pourquoi te fourres-tu toujours avec eux, puisqu'ils sont si peu

raisonnables?

Satin, toute rouge, tirant la langue, alla dans le cabinet de

toilette, dont la porte grande ouverte laissait voir la pâleur

des marbres, éclairée par la lumière laiteuse d'un globe dépoli,

où brûlait une flamme de gaz. Alors, Nana causa avec les quatre

hommes, en maîtresse de maison pleine de charme. Elle avait lu

dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l'histoire

d'une fille; et elle se révoltait, elle disait que tout cela

était faux, témoignant d'ailleurs une répugnance indignée contre

cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la

nature; comme si l'on pouvait tout montrer! comme si un roman ne

devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière

de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées:

elle voulait des oeuvres tendres et nobles, des choses pour la

faire rêver et lui grandir l'âme. Puis, la conversation étant

tombée sur les troubles qui agitaient Paris, des articles

incendiaires, des commencements d'émeute à la suite d'appels aux

armes, lancés chaque soir dans les réunions publiques, elle

s'emporta contre les républicains. Que voulaient-ils donc, ces

sales gens qui ne se lavaient jamais? Est-ce qu'on n'était pas

heureux, est-ce que l'empereur n'avait pas tout fait pour le

peuple? Une jolie ordure, le peuple! Elle le connaissait, elle

pouvait en parler; et, oubliant les respects qu'elle venait

d'exiger à table pour son petit monde de la rue de la

Goutte-d'Or, elle tapait sur les siens avec des dégoûts et des

peurs de femme arrivée. L'après-midi, justement, elle avait lu

dans le _Figaro_ le compte rendu d'une séance de réunion publique,

poussée au comique, dont elle riait encore, à cause des mots

d'argot et de la sale tête d'un pochard qui s'était fait

expulser.

-- Oh! ces ivrognes! dit-elle d'un air répugné. Non,

voyez-vous, ce serait un grand malheur pour tout le monde, leur

république... Ah! que Dieu nous conserve l'empereur le plus

longtemps possible!

-- Dieu vous entendra, ma chère, répondit gravement Muffat.

Allez, l'empereur est solide.

Il aimait à lui voir ces bons sentiments. Tous deux

s'entendaient en politique. Vandeuvres et le capitaine Hugon,

eux aussi, ne tarissaient pas en plaisanteries contre «les

voyous», des braillards qui fichaient le camp, dès qu'ils

apercevaient une baïonnette. Georges, ce soir-là, restait pâle,

l'air sombre.

-- Qu'a-t-il donc, ce bébé? demanda Nana, en s'apercevant de son

malaise.

-- Moi, rien, j'écoute, murmura-t-il.

Mais il souffrait. Au sortir de table, il avait entendu Philippe

plaisanter avec la jeune femme; et, maintenant, c'était Philippe,

ce n'était pas lui qui se trouvait près d'elle. Toute sa

poitrine se gonflait et éclatait, sans qu'il sût pourquoi. Il ne

pouvait les tolérer l'un près de l'autre, des idées si vilaines

le serraient à la gorge, qu'il éprouvait une honte, dans son

angoisse. Lui, qui riait de Satin, qui avait accepté Steiner,

puis Muffat, puis tous les autres, il se révoltait, il voyait

rouge, à la pensée que Philippe pourrait un jour toucher à cette

femme.

-- Tiens! prends Bijou, dit-elle pour le consoler, en lui passant

le petit chien endormi sur sa jupe.

Et Georges redevint gai, tenant quelque chose d'elle, cette bête

toute chaude de ses genoux.

La conversation était tombée sur une perte considérable, éprouvée

par Vandeuvres, la veille, au Cercle Impérial. Muffat n'était

pas joueur et s'étonnait. Mais Vandeuvres, souriant, fit une

allusion à sa ruine prochaine, dont Paris causait déjà: peu

importait le genre de mort, le tout était de bien mourir. Depuis

quelque temps, Nana le voyait nerveux, avec un pli cassé de la

bouche et de vacillantes lueurs au fond de ses yeux clairs. Il

gardait sa hauteur aristocratique, la fine élégance de sa race

appauvrie; et ce n'était encore, par moments, qu'un court vertige

tournant sous ce crâne, vidé par le jeu et les femmes. Une nuit,

couché près d'elle, il l'avait effrayée en lui contant une

histoire atroce: il rêvait de s'enfermer dans son écurie et de se

faire flamber avec ses chevaux, quand il aurait tout mangé. Son

unique espérance, à cette heure, était dans un cheval, Lusignan,

qu'il préparait pour le Prix de Paris. Il vivait sur ce cheval,

qui portait son crédit ébranlé. A chaque exigence de Nana, il la

remettait au mois de juin, si Lusignan gagnait.

-- Bah! dit-elle en plaisantant, il peut bien perdre, puisqu'il

va tous les nettoyer aux courses.

Il se contenta de répondre par un mince sourire mystérieux.

Puis, légèrement:

-- A propos, je me suis permis de donner votre nom à mon outsider,

une pouliche... Nana, Nana, cela sonne bien. Vous n'êtes point

fâchée?

-- Fâchée, pourquoi? dit-elle, ravie au fond.

La causerie continuait, on parlait d'une prochaine exécution

capitale où la jeune femme brûlait d'aller, lorsque Satin parut à

la porte du cabinet de toilette, en l'appelant d'un ton de

prière. Elle se leva aussitôt, elle laissa ces messieurs

mollement étendus, achevant leur cigare, discutant une grave

question, la part de responsabilité chez un meurtrier atteint

d'alcoolisme chronique. Dans le cabinet de toilette, Zoé, tombée

sur une chaise, pleurait à chaudes larmes, tandis que Satin

vainement tâchait de la consoler.

-- Quoi donc? demanda Nana surprise.

-- Oh! chérie, parle-lui, dit Satin. Il y a vingt minutes que je

veux lui faire entendre raison... Elle pleure parce que tu l'as

appelée dinde.

-- Oui, madame..., c'est bien dur..., c'est bien dur..., bégaya

Zoé, étranglée par une nouvelle crise de sanglots.

Du coup, ce spectacle attendrit la jeune femme. Elle eut de

bonnes paroles. Et, comme l'autre ne se calmait pas, elle

s'accroupit devant elle, la prit à la taille, dans un geste de

familiarité affectueuse.

-- Mais, bête, j'ai dit dinde comme j'aurais dit autre chose.

Est-ce que je sais! J'étais en colère... Là, j'ai eu tort,

calme-toi.

-- Moi qui aime tant madame..., balbutiait Zoé. Après tout ce que

j'ai fait pour madame...

Alors, Nana embrassa la femme de chambre. Puis, voulant montrer

qu'elle n'était pas fâchée, elle lui donna une robe qu'elle avait

mise trois fois. Leurs querelles finissaient toujours par des

cadeaux. Zoé se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Elle

emporta la robe sur son bras, elle dit encore qu'on était bien

triste à la cuisine, que Julien et François n'avaient pas pu

manger, tant la colère de madame leur coupait l'appétit. Et

madame leur envoya un louis, comme un gage de réconciliation. Le

chagrin, autour d'elle, la faisait trop souffrir.

Nana retournait au salon, heureuse d'avoir arrangé cette brouille

qui l'inquiétait sourdement pour le lendemain, lorsque Satin lui

parla vivement à l'oreille. Elle se plaignait, elle menaçait de

s'en aller, si ces hommes la taquinaient encore; et elle exigeait

que sa chérie les flanquât tous à la porte, cette nuit-là. Ça

leur apprendrait. Puis, ce serait si gentil de rester seules,

toutes les deux! Nana, reprise de souci, jurait que ce n'était

pas possible. Alors, l'autre la rudoya en enfant violente,

imposant son autorité.

-- Je veux, entends-tu!... Renvoie-les ou c'est moi qui file!

Et elle rentra dans le salon, elle s'étendit au fond d'un divan,

à l'écart, près de la fenêtre, silencieuse et comme morte, ses

grands yeux fixés sur Nana, attendant.

Ces messieurs concluaient contre les nouvelles théories

criminalistes; avec cette belle invention de l'irresponsabilité

dans certains cas pathologiques, il n'y avait plus de criminels,

il n'y avait que des malades. La jeune femme, qui approuvait de

la tête, cherchait de quelle façon elle congédierait le comte.

Les autres allaient partir; mais lui s'entêterait sûrement. En

effet, lorsque Philippe se leva pour se retirer, Georges le

suivit aussitôt; sa seule inquiétude était de laisser son frère

derrière lui. Vandeuvres resta quelques minutes encore; il

tâtait le terrain, il attendait de savoir si, par hasard, une

affaire n'obligerait pas Muffat à lui céder la place; puis, quand

il le vit s'installer carrément pour la nuit, il n'insista pas,

il prit congé en homme de tact. Mais, comme il se dirigeait vers

la porte, il aperçut Satin, avec son regard fixe; et, comprenant

sans doute, amusé, il vint lui serrer la main.

-- Hein? nous ne sommes pas fâchés? murmura-t-il.

Pardonne-moi... Tu es la plus chic, parole d'honneur!

Satin dédaigna de répondre. Elle ne quittait pas des yeux Nana

et le comte restés seuls. Ne se gênant plus, Muffat était venu

se mettre près de la jeune femme, et lui avait pris les doigts,

qu'il baisait. Alors, elle, cherchant une transition, demanda si

sa fille Estelle allait mieux. La veille, il s'était plaint de

la tristesse de cette enfant; il ne pouvait vivre une journée

heureuse chez lui, avec sa femme toujours dehors et sa fille

enfermée dans un silence glacé. Nana, pour ces affaires de

famille, se montrait toujours pleine de bons avis. Et, comme

Muffat s'abandonnant, la chair et l'esprit détendus, recommençait

ses doléances.

-- Si tu la mariais? dit-elle en se souvenant de la promesse

qu'elle avait faite.

Tout de suite, elle osa parler de Daguenet. Le comte, à ce nom,

eut une révolte. Jamais, après ce qu'elle lui avait appris!

Elle fit l'étonnée, puis éclata de rire; et le prenant par le

cou:

-- Oh! le jaloux, si c'est possible!... Raisonne un peu. On

t'avait dit du mal de moi, j'étais furieuse... Aujourd'hui, je

serais désolée...

Mais, par-dessus l'épaule de Muffat, elle rencontra le regard de

Satin. Inquiète, elle le lâcha, elle continua gravement:

-- Mon ami, il faut que ce mariage se fasse, je ne veux pas

empêcher le bonheur de ta fille... Ce jeune homme est très bien,

tu ne saurais trouver mieux.

Et elle se lança dans un éloge extraordinaire de Daguenet. Le

comte lui avait repris les mains; il ne disait plus non, il

verrait, on causerait de cela. Puis, comme il parlait de se

coucher, elle baissa la voix, elle donna des raisons.

Impossible, elle était indisposée; s'il l'aimait un peu, il

n'insisterait pas. Pourtant, il s'entêtait, il refusait de

partir, et elle faiblissait, lorsque de nouveau elle rencontra le

regard de Satin. Alors, elle fut inflexible. Non, ça ne se

pouvait pas. Le comte, très ému, l'air souffrant, s'était levé

et cherchait son chapeau. Mais, à la porte, il se rappela la

parure de saphirs, dont il sentait l'écrin dans sa poche; il

voulait la cacher au fond du lit pour qu'elle la trouvât avec ses

jambes, en se couchant la première; une surprise de grand enfant

qu'il méditait depuis le dîner. Et, dans son trouble, dans son

angoisse d'être renvoyé ainsi, il lui remit brusquement l'écrin.

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle. Tiens! des saphirs...

Ah! oui, cette parure. Comme tu es aimable!... Dis donc, mon

chéri, tu crois que c'est la même? Dans la vitrine, ça faisait

plus d'effet.

Ce fut tout son remerciement, elle le laissa partir. Il venait

d'apercevoir Satin, allongée dans son attente silencieuse.

Alors, il regarda les deux femmes; et, n'insistant plus, se

soumettant, il descendit. La porte du vestibule n'était pas

refermée, que Satin empoigna Nana par la taille, dansa, chanta.

Puis, courant vers la fenêtre:

-- Faut voir la tête qu'il a sur le trottoir!

Dans l'ombre des rideaux, les deux femmes s'accoudèrent à la

rampe de fer forgé. Une heure sonnait. L'avenue de Villiers,

déserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de

cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent

chargés de pluie. Des terrains vagues faisaient des trous de

ténèbres; des hôtels en construction dressaient leurs

échafaudages sous le ciel noir. Et elles eurent un fou rire, en

voyant le dos rond de Muffat, qui s'en allait le long du trottoir

mouillé, avec le reflet éploré de son ombre, au travers de cette

plaine glaciale et vide du nouveau Paris. Mais Nana fit taire

Satin.

-- Prends garde, les sergents de ville!

Alors, elles étouffèrent leurs rires, regardant avec une peur

sourde, de l'autre côté de l'avenue, deux figures noires qui

marchaient d'un pas cadencé. Nana, dans son luxe, dans sa

royauté de femme obéie, avait conservé une épouvante de la

police, n'aimant pas à en entendre parler, pas plus que de la

mort. Elle éprouvait un malaise, quand un sergent de ville

levait les yeux sur son hôtel. On ne savait jamais avec ces

gens-là. Ils pourraient très bien les prendre pour des filles,

s'ils les entendaient rire, à cette heure de nuit. Satin s'était

serrée contre Nana, dans un petit frisson. Pourtant, elles

restèrent, intéressées par l'approche d'une lanterne, dansante au

milieu des flaques de la chaussée. C'était une vieille

chiffonnière qui fouillait les ruisseaux. Satin la reconnut.

-- Tiens! dit-elle, la reine Pomaré avec son cachemire d'osier!

Et, tandis qu'un coup de vent leur fouettait à la face une

poussière d'eau, elle racontait à sa chérie l'histoire de la

reine Pomaré. Oh! une fille superbe autrefois, qui occupait

tout Paris de sa beauté; et un chien, et un toupet, les hommes

conduits comme des bêtes, de grands personnages pleurant dans son

escalier! A présent, elle se soûlait, les femmes du quartier,

pour rire un peu, lui faisaient boire de l'absinthe; puis, sur

les trottoirs, les galopins la poursuivaient à coups de pierre.

Enfin, une vraie dégringolade, une reine tombée dans la crotte!

Nana écoutait, toute froide.

-- Tu vas voir, ajouta Satin.

Elle siffla comme un homme. La chiffonnière, qui se trouvait

sous la fenêtre, leva la tête et se montra, à la lueur jaune de

sa lanterne. C'était, dans ce paquet de haillons, sous un

foulard en loques, une face bleuie, couturée, avec le trou édenté

de la bouche et les meurtrissures enflammées des yeux. Et, Nana,

devant cette vieillesse affreuse de fille noyée dans le vin, eut

un brusque souvenir, vit passer au fond des ténèbres la vision de

Chamont, cette Irma d'Anglars, cette ancienne roulure comblée

d'ans et d'honneurs, montant le perron de son château au milieu

d'un village prosterné. Alors, comme Satin sifflait encore,

riant de la vieille qui ne la voyait pas:

-- Finis donc, les sergents de ville! murmura-t-elle d'une voix

changée. Rentrons vite, mon chat.

Les pas cadencés revenaient. Elles fermèrent la fenêtre. En se

retournant, Nana, grelottante, les cheveux mouillés, resta un

instant saisie devant son salon, comme si elle avait oublié et

qu'elle fût rentrée dans un endroit inconnu. Elle retrouvait là

un air si tiède, si parfumé, qu'elle en éprouvait une surprise

heureuse. Les richesses entassées, les meubles anciens, les

étoffes de soie et d'or, les ivoires, les bronzes, dormaient dans

la lumière rose des lampes; tandis que, de tout l'hôtel muet,

montait la sensation pleine d'un grand luxe, la solennité des

salons de réception, l'ampleur confortable de la salle à manger,

le recueillement du vaste escalier, avec la douceur des tapis et

des sièges. C'était un élargissement brusque d'elle-même, de ses

besoins de domination et de jouissance, de son envie de tout

avoir pour tout détruire. Jamais elle n'avait senti si

profondément la force de son sexe. Elle promena un lent regard,

elle dit d'un air de grave philosophie:

-- Ah bien! on a tout de même joliment raison de profiter, quand

on est jeune!

Mais déjà Satin, sur les peaux d'ours de la chambre à coucher, se

roulait et l'appelait.

-- Viens donc! viens donc!

Nana se déshabilla dans le cabinet de toilette. Pour aller plus

vite, elle avait pris à deux mains son épaisse chevelure blonde,

et elle la secouait au-dessus de la cuvette d'argent, pendant

qu'une grêle de longues épingles tombaient, sonnant un carillon

sur le métal clair.