娜娜· 第 14 章

第 十四 章 · Chapter XIV

. Chapter XIV

Nana, brusquement, disparut; un nouveau plongeon, une fugue, une

envolée dans des pays baroques. Avant son départ, elle s'était

donné l'émotion d'une vente, balayant tout, l'hôtel, les meubles,

les bijoux, jusqu'aux toilettes et au linge. On citait des

chiffres, les cinq vacations produisirent plus de six cent mille

francs. Une dernière fois, Paris l'avait vue dans une féerie:

Mélusine, au théâtre de la Gaîté, que Bordenave, sans un sou,

venait de prendre par un coup d'audace; elle se retrouvait là

avec Prullière et Fontan, son rôle était une simple figuration,

mais un vrai «clou», trois poses plastiques d'une fée puissante

et muette. Puis, au milieu de ce grand succès, quand Bordenave,

enragé de réclames, allumait Paris par des affiches colossales,

on apprit un beau matin qu'elle devait être partie la veille pour

Le Caire; une simple discussion avec son directeur, un mot qui ne

lui avait pas convenu, le caprice d'une femme trop riche pour se

laisser embêter. D'ailleurs, c'était sa toquade: depuis

longtemps elle rêvait d'aller chez les Turcs.

Des mois se passèrent. On l'oubliait. Lorsque son nom revenait,

parmi ces messieurs et ces dames, les plus étranges histoires

circulaient, chacun donnait des renseignements opposés et

prodigieux. Elle avait fait la conquête du vice-roi, elle

régnait au fond d'un palais, sur deux cents esclaves dont elle

coupait les têtes, pour rire un peu. Pas du tout, elle s'était

ruinée avec un grand nègre, une sale passion qui la laissait sans

une chemise, dans la débauche crapuleuse du Caire. Quinze jours

plus tard, ce fut un étonnement, quelqu'un jurait l'avoir

rencontrée en Russie. Une légende se formait, elle était la

maîtresse d'un prince, on parlait de ses diamants. Toutes les

femmes bientôt les connurent, sur les descriptions qui couraient,

sans que personne pût citer une source exacte: des bagues, des

boucles d'oreilles, des bracelets, une rivière large de deux

doigts, un diadème de reine surmonté d'un brillant central gros

comme le pouce. Dans le recul de ces contrées lointaines, elle

prenait le rayonnement mystérieux d'une idole chargée de

pierreries. Maintenant, on la nommait sérieusement, avec le

respect rêveur de cette fortune faite chez les barbares.

Un soir de juillet, vers huit heures, Lucy, qui descendait en

voiture la rue du Faubourg-Saint-Honoré, aperçut Caroline Héquet,

sortie à pied pour une commande chez un fournisseur du voisinage.

Elle l'appela, et tout de suite:

-- Tu as dîné, tu es libre?... Oh! alors, ma chère, viens avec

moi... Nana est de retour.

Du coup, l'autre monta. Lucy continuait:

-- Et, tu sais, ma chère, elle est peut-être morte, pendant que

nous bavardons.

-- Morte! en voilà une idée! cria Caroline stupéfaite. Et où

donc? et de quoi?

-- Au Grand Hôtel..., de la petite vérole..., oh! une histoire!

Lucy avait dit à son cocher d'aller bon train. Alors, au trot

rapide des chevaux, le long de la rue Royale et des boulevards,

elle conta l'aventure de Nana, en paroles coupées, sans reprendre

haleine.

-- Tu ne peux pas t'imaginer... Nana débarque de Russie, je ne

sais plus pourquoi, un attrapage avec son prince... Elle laisse

ses bagages à la gare, elle descend chez sa tante, tu te

rappelles, cette vieille... Bon elle tombe sur son bébé qui

avait la petite vérole; le bébé meurt le lendemain, et elle

s'empoigne avec la tante, à propos de l'argent qu'elle devait

envoyer, et dont l'autre n'a jamais vu un sou... Paraît que

l'enfant est mort de ça; enfin un enfant lâché et pas soigné...

Très bien! Nana file, va dans un hôtel, puis rencontre Mignon,

juste comme elle songeait à ses bagages... Elle devient toute

chose, elle a des frissons, des envies de vomir, et Mignon la

reconduit chez elle, en lui promettant de veiller sur ses

affaires... Hein? est-ce drôle, est-ce machiné! Mais voici le

plus beau: Rose apprend la maladie de Nana, s'indigne de la

savoir seule dans une chambre meublée, accourt la soigner en

pleurant... Tu te souviens comme elles se détestaient; deux

vraies furies! Eh bien! ma chère, Rose a fait transporter Nana

au Grand-Hôtel, pour qu'elle mourût au moins dans un endroit

chic, et elle a déjà passé trois nuits, quitte à en crever

ensuite... C'est Labordette qui m'a raconté ça. Alors, j'ai

voulu voir...

-- Oui, oui, interrompit Caroline très excitée. Nous allons

monter.

Elles étaient arrivées. Sur le boulevard, le cocher avait dû

retenir ses chevaux, au milieu d'un embarras de voitures et de

piétons. Dans la journée, le Corps législatif venait de voter la

guerre; une foule descendait de toutes les rues, coulait le long

des trottoirs, envahissait la chaussée. Du côté de la Madeleine,

le soleil s'était couché derrière un nuage sanglant, dont le

reflet d'incendie faisait flamber les fenêtres hautes. Un

crépuscule tombait, une heure lourde et mélancolique, avec

l'enfoncement déjà obscur des avenues, que les feux des becs de

gaz ne piquaient pas encore de leurs étincelles vives. Et, parmi

ce peuple en marche, des voix lointaines grandissaient, des

regards luisaient dans des faces pâles, tandis qu'un grand

souffle d'angoisse et de stupeur épandu emportait toutes les

têtes.

-- Voilà Mignon, dit Lucy. Il va nous donner des nouvelles.

Mignon était debout sous le vaste porche du Grand-Hôtel, l'air

nerveux, regardant la foule. Aux premières questions de Lucy, il

s'emporta, criant:

-- Est-ce que je sais! Voilà deux jours que je ne peux arracher

Rose de là-haut... C'est stupide à la fin, de risquer sa peau

ainsi! Elle sera gentille, si elle y passe, avec des trous dans

la figure! Ça nous arrangera bien.

Cette idée que Rose pouvait perdre sa beauté l'exaspérait. Il

lâchait Nana carrément, ne comprenant rien aux dévouements bêtes

des femmes. Mais Fauchery traversait le boulevard, et, lorsqu'il

fut là, inquiet lui aussi, demandant des nouvelles, tous deux se

poussèrent. Maintenant, ils se tutoyaient.

-- Toujours la même chose, mon petit, déclara Mignon. Tu devrais

monter, tu la forcerais à te suivre.

-- Tiens! tu es bon, toi! dit le journaliste. Pourquoi n'y

montes-tu pas toi-même?

Alors, comme Lucy demandait le numéro, ils la supplièrent de

faire descendre Rose; autrement, ils finiraient par se fâcher.

Pourtant, Lucy et Caroline ne montèrent pas tout de suite. Elles

avaient aperçu Fontan, les mains dans les poches, flânant, très

amusé des bonnes têtes de la foule. Quand il sut que Nana était

en haut, malade, il dit en jouant le sentiment:

-- La pauvre fille!... Je vais lui serrer la main... Qu'a-t-elle

donc?

-- La petite vérole, répondit Mignon.

L'acteur avait déjà fait un pas vers la cour; mais il revint, il

murmura simplement, avec un frisson:

-- Ah! bigre!

Ce n'était pas drôle, la petite vérole. Fontan avait failli

l'avoir à l'âge de cinq ans. Mignon racontait l'histoire d'une

de ses nièces qui en était morte. Quant à Fauchery, il pouvait

en parler, il en portait encore les marques, trois grains à la

naissance du nez, qu'il montrait; et comme Mignon le poussait de

nouveau, sous le prétexte qu'on ne l'avait jamais deux fois, il

combattit cette théorie violemment, il cita des cas en traitant

les médecins de brutes. Mais Lucy et Caroline les

interrompirent, surprises de la cohue croissante.

-- Voyez donc! voyez donc! en voilà du monde.

La nuit grandissait, des becs de gaz dans le lointain

s'allumaient un à un. Cependant, aux fenêtres, on distinguait

des curieux, tandis que, sous les arbres, le flot humain

s'enflait de minute en minute, dans une coulée énorme, de la

Madeleine à la Bastille. Les voitures roulaient avec lenteur.

Un ronflement se dégageait de cette masse compacte, muette

encore, venue par un besoin de se mettre en tas et piétinant,

s'échauffant d'une même fièvre. Mais un grand mouvement fit

refluer la foule. Au milieu des bourrades, parmi les groupes qui

s'écartaient, une bande d'hommes en casquette et en blouse

blanche avait paru, jetant ce cri, sur une cadence de marteaux

battant l'enclume:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Et la foule regardait, dans une morne défiance, déjà gagnée

pourtant et remuée d'images héroïques, comme au passage d'une

musique militaire.

-- Oui, oui, allez vous faire casser la gueule! murmura Mignon,

pris d'un accès de philosophie.

Mais Fontan trouvait ça très beau. Il parlait de s'engager.

Quand l'ennemi était aux frontières, tous les citoyens devaient

se lever pour défendre la patrie; et il prenait une pose de

Bonaparte à Austerlitz.

-- Voyons, montez-vous avec nous? lui demanda Lucy.

-- Ah! non! dit-il, pour attraper du mal!

Devant le Grand-Hôtel, sur un banc, un homme cachait son visage

dans un mouchoir. Fauchery, en arrivant, l'avait montré d'un

clignement d'oeil à Mignon. Alors, il était toujours là; oui, il

était toujours là. Et le journaliste retint encore les deux

femmes pour le leur montrer. Comme il levait la tête, elles le

reconnurent et laissèrent échapper une exclamation. C'était le

comte Muffat, qui jetait un regard en l'air, sur une des

fenêtres.

-- Vous savez qu'il pose depuis ce matin, raconta Mignon. Je l'ai

vu à six heures, il n'a pas bougé... Dès les premiers mots de

Labordette, il est venu là, avec son mouchoir sur la figure...

Toutes les demi-heures, il se traîne jusqu'ici pour demander si

la personne d'en haut va mieux, et il retourne s'asseoir...

Dame! ce n'est pas sain, cette chambre; on a beau aimer les

gens, on n'a pas envie de crever.

Le comte, les yeux levés, ne semblait pas avoir conscience de ce

qui se passait autour de lui. Il ignorait sans doute la

déclaration de guerre, il ne sentait pas, il n'entendait pas la

foule.

-- Tiens! dit Fauchery, le voilà, vous allez voir.

En effet, le comte avait quitté le banc et entrait sous la haute

porte. Mais le concierge, qui finissait par le connaître, ne lui

laissa pas le temps de poser sa question. Il dit d'un ton

brusque:

-- Monsieur, elle est morte, à l'instant même.

Nana morte! Ce fut un coup pour tout le monde. Muffat, sans une

parole, était retourné sur le banc, la face dans son mouchoir.

Les autres se récriaient. Mais ils eurent la parole coupée, une

nouvelle bande passait, hurlant:

A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Nana morte! Par exemple, une si belle fille! Mignon soupira

d'un air soulagé; enfin Rose allait descendre. Il y eut un

froid. Fontan, qui rêvait un rôle tragique, avait pris une

expression de douleur, les coins de la bouche tirés, les yeux

renversés au bord des paupières; pendant que Fauchery, réellement

touché dans sa blague de petit journaliste, mâchait nerveusement

son cigare. Pourtant les deux femmes continuaient à s'exclamer.

La dernière fois que Lucy l'avait vue, c'était à la Gaîté;

Blanche également, dans Mélusine. Oh! épatante, ma chère,

lorsqu'elle paraissait au fond de la grotte de cristal! Ces

messieurs se la rappelaient très bien. Fontan jouait le prince

Cocorico. Et, leurs souvenirs éveillés, ce furent des détails

interminables. Hein? dans la grotte de cristal, quel chic avec

sa riche nature! Elle ne disait pas un mot, même les auteurs lui

avaient coupé une réplique, parce que ça gênait; non, rien du

tout, c'était plus grand, et elle vous retournait son public,

rien qu'à se montrer. Un corps comme on n'en retrouverait plus,

des épaules, des jambes et une taille! Était-ce drôle qu'elle

fût morte! Vous savez qu'elle avait simplement, par-dessus son

maillot, une ceinture d'or qui lui cachait à peine le derrière et

le devant. Autour d'elle, la grotte, toute en glace, faisait une

clarté; des cascades de diamants se déroulaient, des colliers de

perles blanches ruisselaient parmi les stalactites de la voûte;

et, dans cette transparence, dans cette eau de source, traversée

d'un large rayon électrique, elle semblait un soleil, avec sa

peau et ses cheveux de flamme. Paris la verrait toujours comme

ça, allumée au milieu du cristal, en l'air, ainsi qu'un bon Dieu.

Non, c'était trop bête de se laisser mourir, dans une pareille

position! Maintenant, elle devait être jolie, là-haut!

-- Et que de plaisir fichu! dit Mignon d'une voix mélancolique,

en homme qui n'aimait pas à voir se perdre les choses utiles et

bonnes.

Il tâta Lucy et Caroline pour savoir si elles montaient tout de

même. Bien sûr, elles montaient; leur curiosité avait grandi.

Justement, Blanche arrivait, essoufflée, exaspérée contre la

foule qui barrait les trottoirs; et quand elle sut la nouvelle,

les exclamations recommencèrent, ces dames se dirigèrent vers

l'escalier, avec un grand bruit de jupes. Mignon les suivait, en

criant:

-- Dites à Rose que je l'attends... Tout de suite, n'est-ce pas?

-- On ne sait pas au juste si la contagion est à craindre au début

ou vers la fin, expliquait Fontan à Fauchery. Un interne de mes

amis m'assurait même que les heures qui suivent la mort sont

surtout dangereuses... Il se dégage des miasmes... Ah! je

regrette ce brusque dénouement; j'aurais été si heureux de lui

serrer la main une dernière fois.

-- Maintenant, à quoi bon? dit le journaliste.

-- Oui, à quoi bon? répétèrent les deux autres.

La foule augmentait toujours. Dans le coup de lumière des

boutiques, sous les nappes dansantes du gaz, on distinguait le

double courant des trottoirs, qui charriait des chapeaux. A

cette heure, la fièvre gagnait de proche en proche, des gens se

jetaient à la suite des bandes en blouse, une poussée continue

balayait la chaussée; et le cri revenait, sortait de toutes les

poitrines, saccadé, entêté:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

En haut, au quatrième étage, la chambre coûtait douze francs par

jour, Rose ayant voulu quelque chose de convenable, sans luxe

cependant, car on n'a pas besoin de luxe pour souffrir. Tendue

de cretonne Louis XIII à grosses fleurs, la chambre avait le

mobilier d'acajou de tous les hôtels, avec un tapis rouge semé

d'un feuillage noir. Un lourd silence régnait, coupé d'un

chuchotement, lorsque des voix s'élevèrent dans le corridor.

-- Je t'assure que nous sommes perdues. Le garçon a dit de

tourner à droite... En voilà une caserne!

-- Attends donc, il faut voir... Chambre 401, chambre 401 ...

-- Eh! par ici... 405, 403... Nous devons y être... Ah!

enfin, 401!... Arrivez, chut! chut! Les voix se turent. On

toussa, on se recueillit un instant. Puis, la porte ouverte avec

lenteur, Lucy entra, suivie de Caroline et de Blanche. Mais

elles s'arrêtèrent, il y avait déjà cinq femmes dans la chambre.

Gaga était allongée au fond de l'unique fauteuil, un voltaire de

velours rouge. Devant la cheminée, Simonne et Clarisse debout

causaient avec Léa de Horn, assise sur une chaise; tandis que,

devant le lit, à gauche de la porte, Rose Mignon, posée au bord

du coffre à bois, regardait fixement le corps perdu dans l'ombre

des rideaux. Toutes avaient leurs chapeaux et leurs gants, comme

des dames en visite; et seule, les mains nues, décoiffée, pâlie

par la fatigue de trois nuits de veille, elle restait stupide et

gonflée de tristesse, en face de cette mort si brusque. Au coin

de la commode, une lampe, garnie d'un abat-jour, éclairait Gaga

d'un coup de lumière vive.

-- Hein? quel malheur! murmura Lucy en serrant la main de Rose.

Nous voulions lui dire adieu.

Et elle tournait la tête, pour tâcher de la voir; mais la lampe

était trop loin, elle n'osa pas la rapprocher. Sur le lit, une

masse grise s'allongeait, on distinguait seulement le chignon

rouge, avec une tache blafarde qui devait être la figure. Lucy

ajouta:

-- Moi, je ne l'avais plus vue depuis la Gaîté, au fond de la

grotte...

Alors, Rose, sortant de sa stupeur, eut un sourire, en répétant:

-- Ah! elle est changée, elle est changée...

Puis, elle retomba dans sa contemplation, sans un geste, sans une

parole. Tout à l'heure on pourrait la regarder peut-être; et les

trois femmes rejoignirent les autres devant la cheminée. Simonne

et Clarisse discutaient sur les diamants de la morte, à voix

basse. Enfin, existaient-ils, ces diamants? personne ne les

avait vus, ça devait être une blague. Mais Léa de Horn

connaissait quelqu'un qui les connaissait; oh! des pierres

monstrueuses! D'ailleurs, ce n'était pas tout, elle avait

rapporté bien d'autres richesses de Russie, des étoffes brodées,

des bibelots précieux, un service de table en or, jusqu'à des

meubles; oui, ma chère, cinquante-deux colis, des caisses

énormes, de quoi charger trois wagons. Ça restait en gare.

Hein? pas de chance, mourir sans avoir même le temps de déballer

ses affaires; et ajoutez qu'elle avait des sous avec ça, quelque

chose comme un million. Lucy demanda qui héritait. Des parents

éloignés, la tante sans doute. Une jolie tuile pour cette

vieille. Elle ne savait rien encore, la malade s'était obstinée

à ne pas la faire prévenir, lui gardant rancune de la mort de son

petit. Alors, toutes s'apitoyèrent sur le petit, en se souvenant

de l'avoir aperçu aux courses: un bébé plein de mal, et qui avait

l'air si vieux et si triste; enfin un de ces pauvres mioches qui

n'ont pas demandé à naître.

-- Il est plus heureux sous la terre, dit Blanche.

-- Bah! elle aussi, ajouta Caroline. Ce n'est pas si drôle,

l'existence.

Des idées noires les envahissaient, dans la sévérité de cette

chambre. Elles avaient peur, c'était bête de causer là si

longtemps; mais un besoin de voir les clouait sur le tapis. Il

faisait très chaud, le verre de la lampe mettait au plafond une

rondeur de lune, dans l'ombre moite dont la pièce était noyée.

Sous le lit, une assiette creuse pleine de phénol dégageait une

odeur fade. Et, par moments, des souffles gonflaient les rideaux

de la fenêtre, ouverte sur le boulevard, d'où montait un sourd

ronflement.

-- A-t-elle beaucoup souffert? demanda Lucy, qui s'était absorbée

devant le sujet de la pendule, les trois Grâces, nues, avec des

sourires de danseuses.

Gaga parut s'éveiller.

-- Ah! oui, par exemple!... J'étais là, quand elle a passé. Je

vous réponds que ça n'a rien de beau... Tenez, elle a été prise

d'une secousse...

Mais elle ne put continuer son explication, un cri s'élevait:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Et Lucy, qui étouffait, ouvrit la fenêtre toute grande et

s'accouda. Là, il faisait bon, une fraîcheur tombait du ciel

étoilé. En face, des fenêtres flambaient, des reflets de gaz

dansaient dans les lettres d'or des enseignes. Puis, au-dessous,

c'était très amusant, on voyait les coulées de la foule rouler

comme un torrent sur les trottoirs et la chaussée, au milieu

d'une confusion de voitures, dans de grandes ombres mouvantes où

luisaient les étincelles des lanternes et des becs de gaz. Mais

la bande qui arrivait en vociférant avait des torches; une lueur

rouge venait de la Madeleine, coupait la cohue d'une traînée de

feu, s'étalait au loin sur les têtes comme une nappe d'incendie.

Lucy appela Blanche et Caroline, s'oubliant, criant:

-- Venez donc... On voit très bien de cette fenêtre.

Toutes trois se penchèrent, très intéressées. Les arbres les

gênaient, par moments les torches disparaissaient sous les

feuilles. Elles tâchèrent d'apercevoir ces messieurs, en bas;

mais la saillie d'un balcon cachait la porte; et elles ne

distinguaient toujours que le comte Muffat, jeté sur le banc

comme un paquet sombre, le visage dans son mouchoir. Une voiture

s'était arrêtée, Lucy reconnut Maria Blond; encore une qui

accourait. Elle n'était pas seule, un gros homme descendait

derrière elle.

-- C'est ce voleur de Steiner, dit Caroline. Comment! on ne l'a

pas encore renvoyé à Cologne!... Je veux voir sa tête, quand il

entrera.

Elles se tournèrent. Mais, au bout de dix minutes, lorsque Maria

Blond parut, après s'être deux fois trompée d'escalier, elle

était seule. Et comme Lucy, étonnée, l'interrogeait:

-- Lui! ah bien! ma chère, si vous croyez qu'il va monter!...

C'est déjà beau qu'il m'ait accompagnée jusqu'à la porte... Ils

sont près d'une douzaine qui fument des cigares.

En effet, tous ces messieurs se retrouvaient. Venus en flânant,

pour donner un coup d'oeil aux boulevards, ils s'appelaient, ils

s'exclamaient sur la mort de cette pauvre fille; puis, ils

causaient politique et stratégie. Bordenave, Daguenet,

Labordette, Prullière, d'autres encore avaient grossi le groupe.

Et ils écoutaient Fontan, qui expliquait son plan de campagne

pour enlever Berlin en cinq jours.

Cependant, Maria Blond, prise d'attendrissement devant le lit,

murmurait comme les autres:

-- Pauvre chat!... La dernière fois que je l'ai vue, c'était à la

Gaîté, dans la grotte...

-- Ah! elle est changée, elle est changée, répéta Rose Mignon

avec son sourire de morne accablement.

Deux femmes arrivèrent encore: Tatan Néné et Louise Violaine.

Celles-là battaient le Grand-Hôtel depuis vingt minutes,

renvoyées de garçon en garçon; elles avaient monté et descendu

plus de trente étages, au milieu d'une débâcle de voyageurs qui

se hâtaient de quitter Paris, dans la panique de la guerre et de

cette émotion des boulevards. Aussi, en entrant, se

laissèrent-elles tomber sur des chaises, trop lasses pour

s'occuper de la morte. Justement, un vacarme venait de la

chambre voisine; on roulait des malles, on cognait les meubles,

avec tout un bruit de voix broyant des syllabes barbares.

C'était un jeune ménage autrichien. Gaga racontait que, pendant

l'agonie, les voisins avaient joué à se poursuivre; et, comme une

simple porte condamnée séparait les deux chambres, on les

entendait rire et s'embrasser, quand ils s'attrapaient.

-- Voyons, il faut partir, dit Clarisse. Nous ne la

ressusciterons pas... Viens-tu, Simonne?

Toutes regardaient le lit du coin de l'oeil, sans bouger.

Pourtant, elles s'apprêtaient, elles donnaient de légères tapes

sur leurs jupes. A la fenêtre, Lucy s'était accoudée de nouveau,

toute seule. Une tristesse peu à peu la serrait à la gorge,

comme si une mélancolie profonde eût monté de cette foule

hurlante. Des torches passaient encore, secouant des flammèches;

au loin, les bandes moutonnaient, allongées dans les ténèbres,

pareilles à des troupeaux menés de nuit à l'abattoir; et ce

vertige, ces masses confuses, roulées par le flot, exhalaient une

terreur, une grande pitié de massacres futurs. Ils

s'étourdissaient, les cris se brisaient dans l'ivresse de leur

fièvre se ruant à l'inconnu, là-bas, derrière le mur noir de

l'horizon.

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Lucy se retourna, adossée à la fenêtre, et toute pâle:

-- Mon Dieu! qu'allons-nous devenir?

Ces dames hochèrent la tête. Elles étaient graves, très

inquiètes des événements.

-- Moi, dit Caroline Héquet de son air posé, je pars après-demain

pour Londres... Maman est déjà là-bas qui m'installe un hôtel...

Bien sûr, je ne vais pas me laisser massacrer à Paris.

Sa mère, en femme prudente, lui avait fait placer toute sa

fortune à l'étranger. On ne sait jamais comment une guerre peut

finir. Mais Maria Blond se fâcha; elle était patriote, elle

parlait de suivre l'armée.

-- En voilà une traqueuse!... Oui, si l'on voulait de moi, je

m'habillerais en homme pour leur flanquer des coups de fusil, à

ces cochons de Prussiens!... Quand nous claquerions toutes,

après? Une jolie chose que notre peau!

Blanche de Sivry fut exaspérée.

-- Ne dis donc pas de mal des Prussiens!... Ce sont des hommes

pareils aux autres, et qui ne sont pas toujours sur le dos des

femmes, comme tes Français... On vient d'expulser le petit

Prussien qui était avec moi, un garçon très riche, très doux,

incapable de faire du mal à personne. C'est une indignité, ça me

ruine... Et, tu sais, il ne faut pas qu'on m'embête, ou je vais

le retrouver en Allemagne!

Alors, pendant qu'elles s'empoignaient, Gaga murmura d'une voix

dolente:

-- C'est fini, je n'ai pas de chance... Il n'y a pas huit jours,

j'ai achevé de payer ma petite maison de Juvisy, ah! Dieu sait

avec quelle peine! Lili a dû m'aider... Et voilà la guerre

déclarée, les Prussiens vont venir, ils brûleront tout...

Comment veut-on que je recommence, à mon âge?

-- Bah! dit Clarisse, je m'en fiche! je trouverai toujours.

-- Bien sûr, ajouta Simonne. Ça va être drôle... Peut-être, au

contraire, que ça marchera...

Et, d'un sourire, elle compléta sa pensée. Tatan Néné et Louise

Violaine étaient de cet avis; la première raconta qu'elle avait

fait des noces à tout casser avec des militaires; oh! de bons

garçons, et qui auraient commis les cent dix-neuf coups pour les

femmes. Mais, ces dames ayant trop élevé la voix, Rose Mignon,

toujours sur le coffre, devant le lit, les fit taire d'un chut!

soufflé légèrement. Elles restèrent saisies, avec un regard

oblique vers la morte, comme si cette prière de silence fût

sortie de l'ombre même des rideaux; et, dans la lourde paix qui

tomba, cette paix du néant où elles sentaient la rigidité du

cadavre étendu près d'elles, les cris de la foule éclatèrent:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Mais bientôt elles oublièrent de nouveau. Léa de Horn, qui avait

un salon politique, où d'anciens ministres de Louis-Philippe se

livraient à de fines épigrammes, reprit très bas, en haussant les

épaules:

-- Quelle faute, cette guerre! quelle bêtise sanglante!

Alors, tout de suite, Lucy prit la défense de l'empire. Elle

avait couché avec un prince de la maison impériale, c'était pour

elle affaire de famille.

-- Laissez donc, ma chère, nous ne pouvions nous laisser insulter

davantage, cette guerre est l'honneur de la France... Oh! vous

savez, je ne dis pas ça à cause du prince. Il était d'un rat!

Imaginez-vous, le soir, en se couchant, il cachait ses louis dans

ses bottes, et quand nous jouions au bézigue, il mettait des

haricots, parce qu'un jour j'avais fait la blague de sauter sur

l'enjeu... Mais ça ne m'empêche pas d'être juste. L'empereur a

eu raison.

Léa hochait la tête d'un air de supériorité, en femme qui répète

l'opinion de personnages considérables. Et, haussant la voix:

-- C'est la fin. Ils sont fous, aux Tuileries. Hier, voyez-vous,

la France aurait dû plutôt les chasser...

Toutes l'interrompirent violemment. Qu'avait-elle donc, cette

enragée-là, après l'empereur? Est-ce que le monde n'était pas

heureux? est-ce que les affaires ne marchaient pas? Jamais

Paris ne s'amuserait si fort.

Gaga s'emportait, réveillée, indignée.

-- Taisez-vous! c'est idiot, vous ne savez pas ce que vous

dites!... Moi, j'ai vu Louis-Philippe, une époque de panés et de

grigous, ma chère. Et puis est venu quarante-huit. Ah! une

jolie chose, une dégoûtation, leur République! Après février,

j'ai crevé la faim, moi qui vous parle!... Mais, si vous aviez

connu tout ça, vous vous mettriez à genoux devant l'empereur, car

il a été notre père, oui, notre père...

On dut la calmer. Elle reprit, dans un élan religieux:

-- O mon Dieu, tâchez que l'empereur ait la victoire.

Conservez-nous l'empire!

Toutes répétèrent ce voeu. Blanche avoua qu'elle brûlait des

cierges pour l'empereur. Caroline, prise d'un béguin, s'était

promenée pendant deux mois sur son passage, sans pouvoir attirer

son attention. Et les autres éclataient en paroles furibondes

contre les républicains, parlaient de les exterminer à la

frontière, afin que Napoléon III, après avoir battu l'ennemi,

régnât tranquille, au milieu de la jouissance universelle.

-- Ce sale Bismarck, en voilà encore une canaille! fit remarquer

Maria Blond.

-- Dire que je l'ai connu! cria Simonne. Si j'avais pu savoir,

c'est moi qui aurais mis quelque drogue dans son verre.

Mais Blanche, ayant toujours sur le coeur l'expulsion de son

Prussien, osa défendre Bismarck. Il n'était peut-être pas

méchant. Chacun son métier. Elle ajouta:

-- Vous savez qu'il adore les femmes.

-- Qu'est-ce que ça nous fiche! dit Clarisse. Nous n'avons pas

envie de le faire, peut-être!

-- Des hommes comme ça, il y en a toujours de trop, déclara Louise

Violaine gravement. Vaudrait mieux s'en passer, que d'avoir

affaire à de pareils monstres.

Et la discussion continua. On déshabillait Bismarck, chacune lui

allongeait un coup de pied, dans son zèle bonapartiste; pendant

que Tatan Néné répétait d'un air vexé:

-- Bismarck! m'a-t-on fait enrager avec celui-là!... Oh! je lui

en veux!... Moi, je ne le connaissais pas, ce Bismarck! On ne

peut pas connaître tout le monde.

-- N'importe, dit Léa de Horn pour conclure, ce Bismarck va nous

flanquer une jolie tripotée...

Elle ne put continuer. Ces dames se jetaient sur elle. Hein?

quoi? une tripotée! C'était Bismarck qu'on allait reconduire

chez lui, à coups de crosse dans le dos. Avait-elle fini, cette

mauvaise Française!

-- Chut! souffla Rose Mignon, blessée d'un tel tapage.

Le froid du cadavre les reprit, elles s'arrêtèrent toutes à la

fois, gênées, remises en face de la mort, avec la peur sourde du

mal. Sur le boulevard, le cri passait, enroué, déchiré:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Alors, comme elles se décidaient à partir, une voix appela du

corridor:

-- Rose! Rose!

Étonnée, Gaga ouvrit la porte, disparut un instant. Puis, quand

elle revint:

-- Ma chère, c'est Fauchery qui est là-bas, au fond... Il ne veut

pas avancer, il est hors de lui, parce que vous restez près de ce

corps.

Mignon avait fini par pousser le journaliste. Lucy, toujours à

la fenêtre, se pencha; et elle aperçut ces messieurs sur le

trottoir, la figure en l'air, lui faisant de grands signes.

Mignon, exaspéré, tendait les poings. Steiner, Fontan, Bordenave

et les autres, ouvraient les bras, d'un air d'inquiétude et de

reproche; tandis que Daguenet, pour ne pas se compromettre,

fumait simplement son cigare, les mains derrière le dos.

-- C'est vrai, ma chère, dit Lucy en laissant la fenêtre ouverte,

j'avais promis de vous faire descendre... Ils sont tous à nous

appeler.

Rose quittait péniblement le coffre à bois. Elle murmura:

-- Je descends, je descends... Bien sûr, elle n'a plus besoin de

moi... On va mettre une soeur...

Et elle tournait, sans pouvoir trouver son chapeau et son châle.

Machinalement, sur la toilette, elle avait empli une cuvette

d'eau, elle se lavait les mains et le visage, en continuant:

-- Je ne sais pas, ça m'a donné un grand coup... Nous n'avions

guère été gentilles l'une pour l'autre. Eh bien! vous voyez,

j'en suis imbécile... Oh! toutes sortes d'idées, une envie d'y

passer moi-même, la fin du monde... Oui, j'ai besoin d'air.

Le cadavre commençait à empoisonner la chambre. Ce fut une

panique, après une longue insouciance.

-- Filons, filons, mes petites chattes, répétait Gaga. Ce n'est

pas sain.

Elles sortaient vivement, en jetant un regard sur le lit. Mais,

comme Lucy, Blanche et Caroline étaient encore là, Rose donna un

dernier coup d'oeil pour laisser la pièce en ordre. Elle tira un

rideau devant la fenêtre; puis, elle songea que cette lampe

n'était pas convenable, il fallait un cierge; et, après avoir

allumé l'un des flambeaux de cuivre de la cheminée, elle le posa

sur la table de nuit, à côté du corps. Une lumière vive éclaira

brusquement le visage de la morte. Ce fut une horreur. Toutes

frémirent et se sauvèrent.

-- Ah! elle est changée, elle est changée, murmurait Rose Mignon,

demeurée la dernière.

Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en

l'air, dans la clarté de la bougie. C'était un charnier, un tas

d'humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là,

sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière,

un bouton touchant l'autre; et, flétries, affaissées, d'un aspect

grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la

terre, sur cette bouillie informe, où l'on ne retrouvait plus les

traits. Un oeil, celui de gauche, avait complètement sombré dans

le bouillonnement de la purulence; l'autre, à demi ouvert,

s'enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait

encore. Toute une croûte rougeâtre partait d'une joue,

envahissait la bouche, qu'elle tirait dans un rire abominable.

Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux,

les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en

un ruissellement d'or. Vénus se décomposait. Il semblait que le

virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes

tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait

de lui remonter au visage et l'avait pourri.

La chambre était vide. Un grand souffle désespéré monta du

boulevard et gonfla le rideau.

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

本章是全书最后一章

感谢读到这里的你。要不要换个故事继续?